Thaïlande

"Broussard" en pays karen

Mai 2006

Alain Bourdery est prêtre des Missions étrangères de Paris. Jeune et moderne. Depuis six ans, il sillonne les montagnes du nord de la Thaïlande. Portrait.

« Voilà le camp de réfugiés ». Dans la nuit, la voiture du père Alain Bourdery franchit au ralenti le poste de contrôle de l’armée thaïlandaise. A la lumière des lampadaires blafards, les gardes jettent à peine un coup d’œil. Le prêtre français est un habitué. « Ils sont là pour empêcher les réfugiés d’aller travailler clandestinement en ville », explique-t-il. Depuis la route, on ne distingue derrière les clôtures que les flammes des lampes à huile qui éclairent l’intérieur des cabanes sur pilotis. Adossé aux collines, le camp de Maela rassemble, depuis plus de dix ans, près de cinquante mille Karens d’origine birmane, contraints de fuir en Thaïlande pour éviter les persécutions dans leur pays.

Le père Alain connaît par cœur ce trajet. La route rejoint, un peu plus au nord, la petite ville de Maetan où il a installé son quartier général. Rattaché aux Missions étrangères de Paris (les Mep), il est arrivé dans la région en 2000, envoyé pour soutenir le travail de l’Eglise catholique auprès des populations Karens.

En Thaïlande, l’évangélisation de cette ethnie montagnarde a débuté il y a moins de cinquante ans. Mais la greffe a bien pris. Le père Alain s’occupe de plus de trente villages, perdus au milieu de montagnes couvertes de jungle et de rizières. Un missionnaire aventurier ? Au volant de son pick-up climatisé, le téléphone portable branché sur l’allume-cigare, il esquisse un sourire.« Ca a déjà existé, ça ? Cette image est un mythe. Prendre un coupe-coupe et traverser la forêt à la rencontre d’une tribu isolée, ce n’est pas compliqué. Mais trouver des solutions pour faire avancer les projets sur place, c’est une autre chose, beaucoup plus passionnante. »

A trente-huit ans, ce prêtre français symbolise la jeune génération de ceux qu’on appelle les « broussards ». Un pied dans le monde moderne, l’autre dans le sous-développement. « Quand je suis arrivé, se souvient-il, j’ai eu l’impression de me projeter dans le XVIIIe siècle. » Dans les villages Karens, les mieux lotis ne possèdent qu’une solide maison en bois, les plus pauvres une simple hutte. L’eau provient de sources, la nourriture est en quantité limitée.

En 2005, le gouvernement thaïlandais a offert à chaque famille un panneau solaire qui fournit un peu d’électricité. Depuis, la quasi-totalité des foyers possède un téléviseur. « Evidemment, ils ne captent aucun programme. Dès qu’ils le peuvent, ils achètent en plus un lecteur DVD, puis les films qui vont avec. C’est un cercle sans fin. »

Ce que lui tente d’organiser, c’est un développement de fond, centré sur la jeune génération. Il faut rompre l’isolement de ces villages, les ouvrir au monde, tout en préservant la culture et les traditions. « Nous savons que les touristes occidentaux vont finir par arriver un jour ou l’autre. C’est une chance et un risque. Il faudra que les Karens puissent eux-mêmes contrôler cette activité. »

Il a fait de l’éducation sa priorité. Un enfant Karen sur deux n’est pas encore scolarisé. Ce soir-là, sur la route de Maetan, le coffre du pick-up est chargé d’une dizaine de cartons de livres scolaires neufs. Ils doivent rejoindre l’école de Poblaki pour la prochaine rentrée. Cent quatre vingt enfants la fréquentent, dont certains venus de loin, pour lesquels le père Alain fait construire un internat.

Poblaki est une des communautés qu’il visite le plus souvent. En saison sèche, trois heures de 4X4 suffisent depuis Maetan, dont la moitié passée à suivre une piste de montagne. Mais en saison des pluies, il faut cinq à huit heures et de bonnes jambes. « Les Karens ont un rythme de vie très lent, au jour le jour, proche de celui de la nature. Moi, je ne peux pas me le permettre. Si je veux être efficace, je dois prévoir et organiser les choses. »

A Poblaki comme ailleurs, le père Alain mène tout de front. Il fait office de banquier, de médecin, et depuis peu, de producteur d’un groupe de rock. Il y a quelques mois, en effet, il a initié des cours de musique dans le village. Pour sa venue, les jeunes ont décidé d’organiser un premier concert, sur le plancher d’une maison. Tout y est : batterie, guitares, basse, puissantes enceintes, micros… Eclairés par un néon et quelques bougies, les apprentis musiciens enchantent leur public. Surréaliste. « Plus tard, ils iront se produire dans les villages alentours. Ils vont faire un carton ! »

En six ans, le prêtre est définitivement devenu l’un des leurs. « Les thaïs imaginent parfois que je suis un espion. Comme je connais les Karens mieux qu’eux, ils me soupçonnent. » Lui dit rester en dehors de tout cela. Des combattants venus de Birmanie, il en a vu, évidemment. La frontière est une vraie passoire. « Mais le principal, pour moi, c’est que la mission progresse. Je ne peux pas prendre le risque d’être expulsé. » Les Karens, eux non plus, n’en ont aucune envie.

Christophe Plotard


Focus. Les Missions étrangères de Paris (Mep)

Leur création remonte à 1658. Trois évêques français, désireux de participer à l’évangélisation des terres lointaines, obtiennent du pape le droit de rejoindre l’Asie. Ils souhaitent y former un clergé autochtone, condition nécessaire pour la survie des communautés chrétiennes locales. Contrairement à la tradition missionnaire, ils n’appartiennent à aucun ordre, mais forment une association de prêtres diocésains qu’ils baptisent Société des missions étrangères et dont ils établissent le siège à Paris.

Dès 1663, une maison de formation à la mission est fondée rue du Bac, où elle se trouve toujours. La Société connaît jusqu’en 1789 un essor considérable, qui se confirme après la période révolutionnaire. Tout au long du XIXe siècle, les persécutions envers les chrétiens d’Asie encouragent les vocations. Pour soutenir cet élan, les Mep sont autorisées, à partir de 1840, à accueillir, parmi les candidats au départ, des séminaristes, et non plus seulement des prêtres déjà ordonnés.

En 1917, la Société est finalement transformée en congrégation à part entière, dotée d’un supérieur et de constitutions. Durant une grande partie du XXe siècle, elle est confrontée à la violence des régimes communistes et contrainte de quitter nombre de pays (Chine, Birmanie, Viêt-Nam, Cambodge, Laos, Corée du Nord), dans la quasi-totalité desquels elle n’a jamais pu revenir.

Malgré cela, les Mep restent aujourd’hui particulièrement actives. En trois siècles et demi, 4 500 missionnaires ont été envoyés dans toute l’Asie. 380 sont encore en activité dans douze pays, du Japon à l’Inde, en passant par le Cambodge mais aussi l’Ile Maurice et Madagascar, deux territoires africains venus s’ajouter aux champs d’apostolat traditionnel. Fidèle à l’esprit de ses fondateurs, la Société continue de soutenir les vocations locales. Le centre de formation de la rue du Bac accueille en permanence une centaine de prêtres étudiants asiatiques.

La relève est-elle assurée ? Onze séminaristes français sont actuellement rattachés aux Mep. Comme tout prêtre, ils devront d’abord achever six années d’études au sein d’un séminaire classique avant d’être ordonnés puis envoyés en mission ad vitam eternam. D’autres rejoignent aussi la Société en tant que prêtres associés pour une durée limitée. Français ou étrangers, ils ont généralement à leur actif plusieurs années de service diocésain au sein de paroisses.

A leurs côté, près de 150 volontaires laïcs, étudiants ou jeunes professionnels, s’engagent chaque année pour des missions de quelques mois à deux ans centrées sur l’enseignement, l’animation et la gestion de structures d’accueil (foyers d’écoliers, orphelinats), l’aide au développement ou encore la santé. Ils sont présents dans 17 pays.

C.P.

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