Recherche. Comment concilier la science et l'éthique ?

Les cellules de l'espoir

Valeurs actuelles | 8 décembre 2006

Peut-on considérer l'embryon comme un matériau de recherche ? La polémique sur le Téléthon relance le débat. Les travaux sur les cellules souches offrent un espoir.

La tempête qui a soufflé sur le Téléthon ces dernières semaines va-t-elle affecter les dons de la vingtième édition, qui se tient ces 8 et 9 décembre ? La polémique, née après la publication sur le site Internet du diocèse de Fréjus-Toulon d’un texte appelant les catholiques à ne plus participer à l’événement, a en tout cas relancé les discussions sur le statut de l’embryon. Au cœur du débat, la question de son utilisation comme matériau de recherche scientifique.

Les premières révélations sur les cellules souches embryonnaires remontent aux années 1990. Des chercheurs constatent qu’au début de son développement, l’embryon est constitué de cellules “pluripotentes”, c’est-à-dire capables de se transformer en tout type de cellules humaines. La découverte, promet-on, permettra un jour de réparer, remplacer et même créer des tissus et organes lésés ou manquants.

Mais ces recherches soulèvent aussi très vite de sérieuses questions éthiques : le prélèvement de cellules souches sur l’embryon induit sa destruction. Pour les tenants du respect de la vie dès la fécondation, il s’agit d’une atteinte intolérable à la dignité de la personne humaine. C’est précisément ce message, relayé par plusieurs évêques et des associations, qui est à l’origine de la récente controverse.

Loin d’être hostiles à toute recherche, les opposants à l’utilisation de l’embryon défendent une autre voie, présentée comme éthiquement correcte et scientifiquement plus avancée : la recherche sur les cellules souches adultes.

L’existence de ces dernières a été mise en évidence dès les années 1950, lorsqu’on a commencé à comprendre que les tissus du corps humain abritaient en quelque sorte des cellules de réserve destinées à régénérer notre organisme au cours de sa vie. L’exemple le plus connu est celui des cellules souches hématopoïétiques, situées dans la moelle osseuse et capables de se différencier en globules rouges et blancs ou en plaquettes. Elles sont utilisées depuis des décennies, via des greffes, pour soigner certaines maladies du sang.

Mais ces dernières années, la recherche a permis d’identifier des cellules souches dans la plupart des tissus et organes du corps, y compris au niveau du système nerveux. Contrairement à leurs homologues d’origine embryonnaire, la plupart d’entre elles ne sont pas pluripotentes mais multipotentes. En clair, leur potentiel de différenciation est plus restreint : chacune est spécialisée dans la régénération des tissus qui l’abritent. Celles présentes dans la peau, par exemple, servent à renouveler les cellules de l’épiderme, de diverses glandes et des phanères (poils et ongles).

En 2002, une équipe de l’université américaine de Minneapolis annonce pourtant avoir découvert chez l’adulte des cellules souches aux caractéristiques proches de celles des cellules embryonnaires. Baptisées MAPC, elles donnent, chez la souris, des résultats impressionnants. « Malheureusement, ce qu’on a réussi chez l’animal, personne dans le monde n’a été capable, pour l’instant, de le reproduire chez l’homme », regrette le Pr Luc Douay, chef du service d’hématologie biologique à l’hôpital Armand-Trousseau.

Est-ce là un constat d’échec définitif ? Évidemment pas. En l’état actuel des connaissances, les chercheurs reconnaissent que les cellules souches adultes restent relativement rares, difficiles d’accès et peu résistantes aux conditions de culture in vitro. Mais de nouvelles voies s’ouvrent.

La moelle osseuse fait d’ores et déjà office d’important réservoir. Elle abrite les cellules hématopoïétiques qui, outre les globules et plaquettes, engendrent du muscle, du foie ou des cellules nerveuses lorsqu’elles se trouvent placées dans ces organes ou tissus. Elle contient également, indique Luc Douay, « des cellules appelées mésenchymateuses, qui peuvent donner naissance à l’os, aux tendons, au cartilage, au muscle », ainsi qu’au tissu conjonctif, au sang et au tissu adipeux, qui stocke les graisses.

Mais la piste la plus prometteuse reste celle qu’offre le sang du cordon ombilical des nouveau-nés. Les cellules qu’il contient n’ont que neuf mois d’existence et cette source d’approvisionnement est particulièrement accessible.

« En 2005, raconte le Dr Nicolas Forraz, qui codirige une équipe de recherche à l’université de Newcastle (Royaume-Uni), on est parvenu à isoler, dans le sang de cordon, des cellules pluripotentes qui exprimaient des marqueurs présents sur les cellules souches embryonnaires. On a pu faire à partir d’elles plus d’une vingtaine de tissus, aussi bien nerveux que sanguin, vasculaire ou du foie. » Avant de réussir, en octobre dernier, une première mondiale : la “fabrication” d’un véritable foie miniature.

Pourtant, regrette le chercheur français, « en Grande-Bretagne, plus de 90 % des financements vont aux cellules souches embryonnaires, alors que ce que nous faisons est plus proche du domaine clinique ou a déjà débouché sur des succès cliniques ».

Autorisées depuis quinze ans outre-Manche, les recherches sur l’embryon n’ont jusqu’alors permis aucune avancée thérapeutique. « Ce qu’on observe chez les animaux, c’est que les cellules souches embryonnaires forment des tumeurs spontanées, explique Nicolas Forraz. C’est très important de le préciser : ces cellules n’ont jamais été utilisées sur un humain et on en est très loin. »

Bien que tout le monde soit d’accord sur ce point, le Dr Serge Braun, directeur scientifique de l’Association française contre les myopathies (AFM) organisatrice du Téléthon, ne veut pas privilégier les recherches sur les cellules souches adultes. « Peut-être, dit-il, que les cellules adultes sont plus appropriées pour certaines applications et les cellules embryonnaires pour d’autres. La question n’est pas de les opposer mais d’identifier les intérêts et le potentiel des unes et des autres. »

Comme beaucoup d’autres chercheurs, il réclame une évolution de la législation en faveur du clonage thérapeutique, bizarrement rebaptisé “transfert nucléaire”. Aujourd’hui, la législation française autorise à titre dérogatoire les expérimentations sur les embryons surnuméraires pour lesquels le projet parental a été abandonné. Un régime en vigueur au moins jusqu’en 2009. En France, une quinzaine d’équipes disposerait actuellement d’une autorisation pour utiliser des embryons surnuméraires. « Les moyens que consacre l’AFM à ces recherches représentent à peu près 1 % du budget du Téléthon, contre trois à quatre fois plus pour les cellules souches adultes, assure Serge Braun. Mais si demain des moyens accrus doivent être mis sur telle ou telle piste parce que c’est ce qui ressort des avancées scientifiques, et s’il s’agit des cellules souches embryonnaires, je ne vois pas pourquoi on ne le ferait pas, si ces recherches respectent les réglementations. »

Reste à savoir si un débat comparatif est encore possible. « Face aux cellules souches adultes, se souvient le Pr Claude Huriet, président de l’Institut Curie, il y a eu d’emblée une réaction de contestation à mon sens très idéologique de la part des chercheurs engagés. » En outre, poursuit-il, « il existe des enjeux économiques liés à l’antériorité de la découverte des cellules souches embryonnaires. Des firmes ont investi beaucoup d’argent avant que n’apparaissent les possibilités des cellules adultes. »

Lui-même s’oppose aux travaux sur l’embryon pour des raisons éthiques. Mais, parce qu’il entend certains arguments scientifiques de ses contradicteurs, il demande que le sujet fasse désormais l’objet d’un vrai débat. « Ce n’est pas une idée, c’est un besoin. Un jour ou l’autre, il faudra quand même parvenir à un débat sur les perspectives de ces recherches. Actuellement, on s’engueule ou on s’ignore. »

Prêche-t-il dans le désert ? On le saura dans quelques mois. Les cellules souches ne soigneront pas tout. Et les traitements ne sont, à l’évidence, pas pour demain.

Christophe Plotard


Glossaire

Les cellules souches embryonnaires sont capables de se transformer en n'importe quel type de cellules du corps ("pluripotentes"). Leur utilisation dans le cadre de la recherche implique la destruction de l'embryon.

Les cellules souches du cordon ombilical peuvent donner naissance à plusieurs dizaines de types de cellules. Elles sont prélevées à l'accouchement, sans dommage pour la mère ni pour l'enfant.

Les cellules souches adultes sont, selon les cas, unipotentes (susceptibles de se transformer en un seul type de cellule), multipotentes (capables de se différencier en cellules d'une même famille) ou, pour certaines, partiellement pluripotentes. Leur présence est avérée dans un très grand nombre d'organes et de tissus.

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