Délinquance. Comment rattraper les plus jeunes avant qu'il ne soit trop tard ?

Quand des enfants dérapent

Valeurs actuelles | 19 janvier 2007

Ils ont 8, 10 ou 12 ans et commencent déjà à faire parler d'eux. Sur le terrain, les maires sont en première ligne pour agir.

Ce sont des écoliers de primaire ou de jeunes collégiens. Encore des enfants ou tout juste des préadolescents dont les actes, pourtant, figurent déjà dans les faits divers. Il y a eu, le 21 décembre, ces deux élèves de 11 ans du collège Albert-Camus de Meaux, responsables de la mort de leur camarade Carl qui, pris de panique sous leurs coups, décède d’un arrêt cardiaque. Il y a eu, perdus dans les statistiques policières de la Saint-Sylvestre, ces deux gamins de 8 et 10 ans arrêtés à Strasbourg après avoir mis le feu à des poubelles ou ces trois autres, âgés de 10 à 12 ans, interpellés à Aulnay-sous-Bois en possession de bidons d’essence. Il y a encore ces trois garçons de 10 ans, auteurs, le 4 janvier à Chelles, de l’incendie d’un conteneur à ordures à l’origine de la destruction complète d’une ludothèque municipale.

Tous sont mineurs de moins de 13 ans. Pénalement, ils ne risquent presque rien. En dessous de 10 ans, les textes en vigueur excluent toute sanction ; entre 10 et 13, la loi Perben-Sarkozy prévoit depuis 2002 que des “sanctions éducatives” peuvent être prononcées « lorsque les circonstances et la personnalité des mineurs l’exigent », c’est-à-dire une fois établi leur niveau de discernement : confiscation de l’objet de l’infraction, stage de formation civique, mesure d’aide ou de réparation, interdiction de fréquenter certains lieux ou certaines personnes et, en dernier recours, placement dans un centre éducatif.

Assiste-t-on à l’éclosion d’une inquiétante génération d’enfants voyous, plus violents et plus précoces dans la délinquance que leurs aînés ? Sur le premier point, tous les élus locaux sont à peu près d’accord. « Les bagarres d’enfants ont toujours existé, constate Jean-Christophe Lagarde, député-maire UDF de Drancy, en Seine-Saint-Denis, mais, depuis quelques temps, on se retrouve dans des situations où un groupe se met à massacrer un gamin, avec une violence beaucoup plus importante. »

En revanche, la question de la précocité est moins évidente à analyser. Selon le sociologue Sébastian Roché, spécialiste des mineurs, « ils sont de plus en plus nombreux dans la tranche 11-13 ans, mais en dessous, il n’y a pas de gros changement par rapport aux décennies passées. »

Sur le terrain, les maires affirment que très peu d’enfants ont vraiment mis le pied dans l’engrenage. « Des jeunes de 9 ans qui ont racketté leurs copains, depuis le début de mon mandat en 2001, je n’en ai convoqués que trois dans mon bureau, précise Stéphane Beaudet, maire UMP de Courcouronnes, dans l’Essonne. Il y a, ça et là, quelques exemples précis comme, l’an dernier, ces trois gamins d’une dizaine d’années qui ont cambriolé leur classe et écrit des insultes contre leur maîtresse sur le tableau. Mais ce sont des actes isolés. »

La seule certitude, c’est que l’environnement familial est l’un des éléments fondamentaux qui détermine le passage à l’acte. Dans certains foyers, la violence des adultes déteint inévitablement sur les enfants, qu’ils en soient victimes ou simples témoins. Ailleurs, les carences éducatives de parents démissionnaires ou dépassés laissent les plus jeunes livrés à eux-mêmes, et souvent à la rue. Les conséquences sont connues : difficultés et absentéisme scolaires, mise sous influence des plus jeunes par les plus vieux, apprentissage progressif de la délinquance. À cet âge-là, assurent les élus, il faut donc parler d’enfants en danger plutôt que de voyous.

« Dans les quartiers, beaucoup d’entre eux souffrent de troubles psychologiques, d’expression, de comportement, etc. », reprend Pierre Cardo. Le maire de Chanteloup affirme que, dans sa ville, les seuls qui échappent à cette tendance lors du bilan de santé de 4 ans sont ceux passés par un système de crèche baptisé “Babyloup”. Une structure créée au début des années 1990 pour permettre aux femmes sans qualification de travailler. « Elles trouvaient essentiellement des emplois de ménage, qui commencent très tôt le matin et finissent très tard le soir. Donc nous avons d’abord ouvert cette crèche en horaires décalés, puis 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Ce sont les femmes de la cité elles-mêmes qui assurent la garde. »

Les adolescents délinquants les plus durs sont souvent ceux qui ont commencé le plus tôt et n’ont pas été pris en charge à temps. D’où la mise en place, par le gouvernement, avec les élus locaux, des programmes de “réussite éducative”. « Pour moi, c’est l’exemple caractéristique de ce qu’il faut faire, explique Stéphane Beaudet : c’est un dispositif qui a été lancé par Jean-Louis Borloo et Catherine Vautrin il y a un an et demi et dans lequel, à Courcouronnes, on s’est engagé tout de suite. »

Jean-Pierre Balduyck, maire PS de Tourcoing (Nord), reconnaît lui aussi les mérites de ce programme. « Il prévoit par exemple qu’un enseignant ou un personnel de la ville qui détecte chez un enfant un comportement de violence peut proposer à la famille de le conduire chez un médecin scolaire, un psychologue, un orthophoniste. Parfois, on découvre qu’un gamin est largué en classe, s’ennuie et fait l’idiot tout simplement parce qu’il ne voit pas le tableau. »

Le dispositif de détection devrait même être encore renforcé, avec des bilans de santé physique et psychologique obligatoires à 6, 9, 12 et 15 ans, quand le projet de loi sur la protection de l’enfance, actuellement en discussion au Parlement, entrera en vigueur. Le texte a été adopté par les députés le 11 janvier, au moment même où les sénateurs votaient le projet de loi sur la prévention de la délinquance, qui propose de faire du maire le pivot de la prévention. Si, là encore, le texte entre en application, les maires pourraient avoir accès à certaines informations, jusqu’à présent réputées confidentielles, des services sociaux départementaux chargés de la protection de l’enfance. Ils seraient aussi habilités à saisir le juge des enfants pour une mise sous tutelle des prestations familiales.

Mais aucun ne souhaite devenir un shérif à la française. « Nous n’avons pas à créer des fichiers de police ou de justice à l’intérieur de l’hôtel de ville, affirme Jean-Christophe Lagarde. Là où le maire est utile, c’est quand il y a défaillance apparente ou inefficacité de la chaîne éducative. » Il semble justement que ce soit encore trop souvent le cas.

Christophe Plotard


Témoignages. Ce que proposent les élus

Comment éviter que des enfants difficiles ne versent dans la délinquance en grandissant ? Quels dispositifs mettre en œuvre ? "Valeurs actuelles" a interrogé les maires de quatre communes : Chanteloup-les-Vignes, Courcouronnes, Drancy et Tourcoing. Ils sont de sensibilités politiques différentes, mais tous soulignent la nécessité de faire preuve à la fois d'humanité et d'autorité. Voici leurs propositions.

Pierre Cardo, député-maire UMP de Chanteloup-Ies-Vignes (Yvelines)

Reconquérir la rue

Il est évident que si des enfants passent une bonne partie de leur temps dans la rue le soir et le week-end, ce sont les grands, qui tiennent les murs et parfois les réseaux, qui vont les encadrer. Donc il faut qu'on arrive à reconquérir l'espace public. On a réussi à avoir des locaux associatifs grâce à la politique de la ville et c'est très bien. Sauf qu'une bonne partie des acteurs, du coup, se réfugie à l'intérieur et ne va plus tellement au devant du public. Depuis un an, on est donc en train de travailler sur le moyen de réinvestir la rue. On a déjà lancé des actions avec le théâtre dans la rue. Ça a été très dur l'été dernier car on a eu du mal à tenir le haut du pavé face aux réseaux. Manifestement, certains n'avaient pas envie qu'on soit là. On les dérangeait parce qu'énormément d'enfants et de parents participaient à cette activité qui a duré des semaines. Mais j'ai demandé aux associatifs d'être encore plus soudés sur ce type d'action.

Stéphane Beaudet, maire UMP de Courcouronnes (Essonne)

Convoquer les gamins

J'interviens une dizaine de fois par an dans les écoles. Dès qu'il y a le moindre souci, je convoque tous les enfants d'un cycle dans le préau et je viens piquer une colère, ce qui est toujours très impressionnant pour eux. Le maire, ils ne savent pas ce que c'est ni quel est son pouvoir. Donc quand je débarque avec un agent de police municipale en tenue, ça en calme les trois quarts. Je convoque aussi les délinquants dans mon bureau, ce que la justice m a reproché pendant des années. Elle considérait qu'à partir du moment où une plainte avait été déposée contre quelqu'un, je n'avais pas à m'en mêler. Moi, je les reçois pour leur dire, par exemple, qu'ils n'auront plus droit aux séjours de vacances de la Ville. Je ne suis pas un shérif mais j'exerce un devoir d'alerte. Et je peux vous dire que, quand un gamin de 10 ans arrive devant le bureau du maire avec son père, que vous dites au père de rester dehors et que le gamin rentre seul avec la police municipale, c'est peut-être dur pour lui mais après on n'en entend plus parler.

Jean-Christophe Lagarde, député-maire UDF de Drancy (Seine-Saint-Denis)

Décloisonner les acteurs

Il y a une culture de trop grande séparation des informations et des acteurs. Qu'un juge appelle un maire pour lui demander son aide, ça ne se fait pas. Avec les services sociaux, ça marche plus ou moins, selon l'orientation politique du Conseil général et la relation que vous avez avec les agents du département décentralisés sur votre commune. C'est la même chose avec la police : on peut tomber sur un commissaire qui dit à la brigade des mineurs de ne pas parler au maire... Avec le projet de loi de prévention de la délinquance, s'il entre en application, on aura la possibilité de mettre tous les acteurs autour de la table. Normalement, ils devront échanger les informations entre eux, même s'il y a toujours le secret professionnel qui bloque pas mal de choses. Le maire n'a pas à intervenir sur chaque acte de petite délinquance. Ce dont nous avons besoin, c'est qu'on nous écoute quand nous voyons qu'un travail éducatif ne fonctionne pas.

Jean-Pierre Balduyck, maire PS de Tourcoing (Nord)

Sanctionner toute indiscipline

Les services municipaux, les enseignants, les dirigeants de clubs sportifs s'inquiètent de voir chez des enfants de 8-13 ans une montée indiscutable de la violence. Il y a des faits qu'ils ne connaissaient pas au début de leur carrière. Les incidents ne concernent pas forcément plus d'enfants, mais leur violence est parfois plus forte. Je me refuse, cependant, à utiliser le terme "délinquance". La délinquance renvoie quand même à des actes volontaires de personnes qui savent ce qu'elles font. Il faut, en revanche, que la société sanctionne toute indiscipline tout de suite et de manière adaptée. Si vous n'obligez pas votre enfant à vous parler avec respect, au bout d'un an, il se sert dans votre portefeuille. Et si on le laisse prendre le bus en insultant le chauffeur, je ne vois pas pourquoi, un an après,il n'y mettrait pas le feu.

Propos recueillis par Christophe Plotard

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