Reportage. Elles se comptent par dizaines à travers toute la France.
Ces demeures qu'on abandonne
Pourquoi de belles propriétés anciennes finissent-elles en friche ? Comment certaines sont-elles sauvées de la disparition ? Enquête sur un patrimoine en danger.
Novembre 2007, dans le froid d’un petit village des Yvelines. Posé au cœur d’une longue clairière, un château découpe sa silhouette entre les arbres. Depuis la route, on aperçoit une façade aux couleurs rouge brique et ocre et l’on devine deux niveaux surmontés d’un étage de combles. Le bâtiment semble de bonne taille et de belle facture. En s’approchant, on découvre pourtant un terrain en friche, des arbustes accrochés aux murs et aux toits, quelques tags, des fenêtres condamnées tant bien que mal ou battant aux quatre vents. Malgré une allure imposante, le château d’U. est à l’abandon, livré aux caprices de la nature et aux visiteurs clandestins.
Un cas isolé ? Pas vraiment. C’est aujourd’hui le sort de dizaines d’autres constructions de ce type à travers la France : manoirs, vieilles demeures bourgeoises, hôtels particuliers, inoccupés et délaissés depuis quelques années ou des décennies.
Construit à l’aube du Second Empire, le château d’U. a longtemps appartenu à une très ancienne maison de l’aristocratie française. Il connaît ses grandes heures au début du XXe siècle grâce à l’une des duchesses de la famille, restée depuis célèbre, puis est vendu après la seconde guerre mondiale et devient un établissement scolaire privé, en activité jusqu’en 1990.
Le domaine est racheté cette année-là par un pianiste japonais installé à Los Angeles. Il dit vouloir y implanter un golf, mais ne donne rapidement plus aucune nouvelle. « Au bout de quelques mois, les gardiens ont arrêté le chauffage et sont partis, raconte le maire de la commune. Ca a très vite commencé à pourrir. » La propriété est finalement revendue, une dizaine d’années plus tard, à un particulier Français, via une SCI. « Immédiatement, il l’a fait murer, poursuit le maire. Son projet était de le réhabiliter, mais il n’avait pas d’idée précise. »
Investisseurs négligents ou sans scrupules, plans de réhabilitation qui peinent à se concrétiser ou tombent aux oubliettes : les bâtiments anciens aiguisent l’appétit d’acheteurs parfois plus soucieux de faire des affaires que d’assurer la survie du patrimoine. Reste, cependant, que la plupart des projets de reconversion sont sérieux et l’on ne compte plus les transformations réussies en maisons de retraite, établissements de santé, logements, centres scolaires, éducatifs ou culturels...
Le château d’U. est-il, à son tour, sorti d’affaire ? C’est en tous cas ce que promet le promoteur immobilier qui l’a racheté à l’automne dernier. « Je souhaite le faire inscrire aux Monuments historiques », assure-t-il. Les façades ont désormais été nettoyées et les nombreux gravas qui jonchaient l’intérieur déblayés. « Ensuite, poursuit-il, notre projet est d’en faire une résidence de prestige, avec piscine, tennis etc. Nous allons aussi travailler sur les petits détails pour ressembler le plus possible à ce qu’était le château à l’époque de la duchesse. »
Du côté de la commune, on espère que cette fois-ci sera la bonne. Pour éviter les mauvaises surprises, le plan local d’urbanisme interdit la démolition du château et la construction de nouveaux lotissements dans le parc. Mais pour le reste, les acteurs publics locaux n’ont souvent pas d’autre choix que de prendre acte. Un propriétaire privé est maître chez lui tant que, par exemple, le bâtiment ne menace pas de s’effondrer sur le domaine public.
Certaines municipalités, pourtant, décident d’aller plus loin. C’est le cas dans un village de Seine-et-Marne, où la mairie s’est portée acquéreur en 2005 du domaine de la S., une propriété de huit hectares incluant une belle demeure bourgeoise construite en 1838 et laissée sans entretien depuis 1967. La dernière occupante, veuve du fils d’un riche marchand de charbon parisien qui l’avait acquise au tournant du XXe siècle, s’était installée dans une dépendance après le décès de son mari.
« Elle a rapidement cessé d’entretenir la propriété, se souvient une voisine. Un jour, par hasard, elle s’est aperçue que tous les meubles avaient été descendus au rez-de-chaussée. Les gendarmes ont surpris dans la nuit un antiquaire en train de tout emmener. »
A sa mort, en 2003, on lui a découvert une héritière en Estonie, qui a revendu le domaine à la commune pour un peu plus de 300.000 euros. Depuis, une armée de bénévoles est à l’œuvre chaque week-end pour nettoyer le bâtiment et débroussailler le parc, et un cabinet d’architecte s’apprête à proposer plusieurs scénarii de remise en état.
Promise à une nouvelle vie, cette demeure sort donc d’une quarantaine d’années de délaissement. Abandon volontaire ? Difficile à dire. La plupart du temps, les propriétés familiales laissées en friche appartiennent à des héritiers qui refusent de vendre un patrimoine auquel ils sont attachés mais dont ils ne parviennent pas à assumer le coûteux entretien. Le maintien en bon état de tels bâtiments demande un engagement que tous ne peuvent ou ne veulent consentir.
Pour engranger des recettes, ceux qui acceptent de se lancer dans l’aventure doivent souvent ouvrir les portes de leurs propriétés au tourisme ou à la location événementielle. Dans le cadre de la politique de protection du patrimoine, l’Etat a aussi créé, en 1996, la Fondation du patrimoine, un organisme privé à but non lucratif dont la vocation est justement de défendre les constructions non classées ou inscrites aux Monuments historiques. Elle permet à certains propriétaires de bénéficier de déductions fiscales en cas de travaux de sauvegarde des bâtiments, à condition que l’objectif soit purement patrimonial, en aucun cas lié à un projet de réhabilitation.
Reste que certains édifices ne sortent jamais de l’abandon. A défaut de plan de reconversion porté par un investisseur privé ou public, ou de volonté de conservation, certains tombent lentement en ruines tandis que d’autres sont tout simplement détruits, souvent pour laisser la place à de nouvelles constructions. Ce petit patrimoine est aujourd’hui celui qui disparaît le plus vite en France.
Christophe Plotard
Boulogne. L’agonie du Château Rothschild
La scène se déroule aux portes de Paris. Au fond du parc Rothschild, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le château construit en 1850 pour le baron James de Rothschild, devenu ensuite l’une des résidences les plus en vue de la capitale, est dans un état de délabrement total. Lentement dégradé et pillé à partir de la seconde guerre mondiale, il a été vendu dans les années 1980 à un riche Saoudien pour près de cinquante millions de francs. Depuis, rien n’a bougé. Après deux incendies, plusieurs arrêtés de péril, une inscription aux Monuments historiques en 1997, qui contraint normalement son propriétaire à le maintenir en état, puis une procédure d’abandon manifeste, seuls quelques travaux ont été effectués.
La précédente municipalité, défaite lors des dernières élections, a refusé de racheter l’édifice et son terrain, jugeant le coût trop élevé. Le service des Domaines, un organe du Ministère de l’Economie chargé d’expertiser les biens immobiliers avant tout achat par une collectivité locale, a estimé l’ensemble à 25 millions d’euros. Mais ce chiffre prend en compte la constructibilité du terrain, alors que le site, protégé, est par définition inconstructible...
En réalité, l’ensemble ne vaut guère plus de 7 millions d’euros, un prix que le propriétaire a toujours considéré comme insuffisant. Ces derniers mois, des négociations, ardemment soutenues par l’ancienne municipalité, ont été engagées avec le groupe immobilier Kaufman&Broad, qui disait vouloir y construire une maison de retraite.
« Ce serait une opération impossible à rentabiliser compte-tenu des coûts de réhabilitation », rétorque le nouveau maire, Pierre-Christophe Baguet. Lui défend donc une troisième option : le rachat par le Conseil général des Hauts-de-Seine dans la cadre du projet de « Vallée de la culture » le long de la Seine. Patrick Devedjian, président du Conseil, est d’accord. Le budget total avoisinerait 30 millions d’euros, en incluant la reconstruction à l’identique du monument. Reste désormais à acquérir le château. Y compris, s’il le faut, par l’expropriation.
C.P.
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