Universités. Mais où sont donc passés les agitateurs du printemps 2006 ?
L'extrême gauche en sommeil
Un an après le conflit anti-CPE, les organisations "révolutionnaires" sont plus que jamais divisées et affaiblies. Une habitude dans ce milieu.
Olivier Vial n'en finit pas de s'étonner. Le local syndical ouvert à l'automne dernier sur le campus parisien de Jussieu par l'Uni, la principale organisation étudiante de droite, dont il est le délégué général, n'a toujours pas subi la moindre dégradation. Pas même un tag. « C'est pourtant un temple de l'extrême gauche », assure-t-il, où l'Uni ne disposait plus de permanence « depuis une vingtaine d'années ». La direction de l'université refusait jusqu'alors de donner son accord, par peur de ne pouvoir assurer la sécurité.
Mais le constat ne vaut pas que pour Jussieu. Depuis la rentrée universitaire, il règne dans la grande majorité des facultés françaises un calme presque olympien. Le conflit anti-CPE du printemps 2006 a laissé des traces dans les mémoires, mais la hache de guerre semble bel est bien enterrée. En pleine année électorale, aucun syndicat étudiant ne paraît avoir intérêt à rallumer l'incendie. Et l'extrême gauche, à l'évidence, n'en a plus guère les moyens.
Ce sont pourtant les militants trotskistes et anarchistes qui, il y a un an, ont lancé le mouvement de contestation. En quelques semaines, ils organisent l'agitation, s'emparent des assemblées générales et imposent les blocages. « C'était illégal, mais aucun n'a jamais été levé, même avec injonction de la part du juge administratif, se souvient Olivier Vial. Donc, ils ont vraiment pensé que leur progression était inévitable. »
Mais les syndicats de la gauche traditionnelle, à commencer par l'Unef, encadrent les manifestations et tiennent les relations avec la presse. Dès l'annonce de l'abrogation du texte, la contestation se dégonfle en quelques jours. L'extrême gauche tente de poursuivre le bras de fer autour de revendications plus larges. Peine perdue.
« Aujourd'hui, ils ont une véritable aigreur parce qu'ils ont l'impression d'avoir raté », poursuit le délégué général de l'Uni. Est-ce une conséquence ? La mouvance révolutionnaire est désormais plus que jamais divisée. Les deux principales organisations de "lutte", la FSE (Fédération syndicale étudiante) et Sud-Étudiant, n'en finissent plus de se déchirer. Le CPE, cible parfaite commune, n'aura qu'un temps servi de catalyseur au rapprochement. Les querelles habituelles ont repris de plus belle. En coulisses, on s'accuse de dérive bureaucratique, de tentation autoritaire, de sectarisme ; on se traite de syndicats "jaunes", disposés à négocier avec le pouvoir ; on se dispute l'héritage de telle ou telle figure du communisme d'autrefois ; on se bagarre sur les mots et les concepts.
« Il y a des divergences qu'on n'arrive pas à dépasser », reconnaît Hanane Ameqrane, l'une des porte-parole de la FSE. Elle qui, en octobre dernier, assurait avec optimisme qu'« on ne peut rien prédire », qu'un « mouvement peut démarrer très vite » et « qu'on va créer les conditions pour que ça reparte », affiche désormais une résignation embarrassée : « On est trop petits et trop isolés. »
Sur le terrain, l'activité contestataire peine à reprendre son rythme de croisière : quelques manifestations de rue sporadiques et des réunions, débats et AG consacrés aux thèmes du moment, notamment la question des étudiants en situation irrégulière. Seuls les foyers traditionnels de la contestation restent actifs : Toulouse-Le Mirail, Montpellier-III, Nanterre ou encore Rennes-II.
« L'extrême gauche produit un discours critique par rapport au capitalisme, qui séduit énormément la jeunesse étudiante, mais ça ne se traduit pas par une mobilisation partisane », explique Xavier Crettiez, professeur de science politique à l'université de Versailles-Saint-Quentin. Sur les campus de France, le syndicalisme de lutte représente à peine un millier de militants. Mais ceux-ci sont très organisés et ils ont, ces dernières années, fait des émules dans les lycées.
« On a aujourd'hui une génération lycéenne qui a été nourrie à des combats très durs, notamment en 2003 contre la loi Fillon, explique Olivier Vial. Ils ont tendance à radicaliser tout de suite une action puisqu'ils se sont aperçus qu'on peut bloquer un lycée à quatre, avec une simple chaîne. »
Reste qu'après un mouvement comme celui du printemps 2006, « on ne remobilise pas les troupes comme ça, poursuit-il. D'autant que ce qui a déclenché la crise au mois de mars n'est plus aussi impopulaire aujourd'hui. » Ainsi, ni le rapport Hetzel sur l'insertion professionnelle des étudiants, commandé après la crise du CPE et remis au premier ministre en octobre, qui prévoit d'encourager la professionnalisation des études, ni le dispositif Goulard de préinscription universitaire qui vise à éviter la mauvaise orientation des bacheliers, n'ont rencontré de réelle opposition dans les couloirs des facultés. Hormis chez les syndicats d'extrême gauche.
C'est d'ailleurs sur ces thèmes que la FSE compte, dans les semaines à venir, centrer son action. L'organisation appelle à une "journée nationale" le 27 mars, afin de « commencer à établir un rapport de force contre le gouvernement ». Mais les militants eux-mêmes ne sont pas dupes. « On n'a pas les mêmes capacités de mobilisation qu'il y a un an, admet Hanane Ameqrane. On est seuls à porter ces revendications, les syndicats traditionnels ont accepté le principe de la professionnalisation. »
À commencer par la très puissante Unef, avec qui les relations sont plus qu'exécrables. Le syndicat est détesté, accusé de collaborer avec le gouvernement et de défendre ses intérêts politiques. « Ils sont clairement dans la campagne électorale », ironise Hanane Ameqrane.
L'Unef s'est d'ailleurs employée à purger son aile la plus radicale dès l'été dernier. Trente-huit militants de la Tendance tous ensemble (TTE), la plus gauchisante, composée en majorité de proches de la LCR et des JCR (Jeunesses communistes révolutionnaires), ont été exclus. Une opération propreté menée juste après les élections au Cneser (Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche).
Comme au cours de chaque campagne électorale, l'agitation devrait donc être maintenue sous contrôle dans les campus par les syndicats de la gauche classique. « Des organisations comme l’Unef n'ont pas intérêt à une radicalisation de la contestation, pense Olivier Vial, parce qu'il y a toujours le risque d'un débordement ou d'un accident. » Seule étincelle, selon lui, capable de raviver les braises : la victoire de la droite en mai et en juin prochains. « L'opposition à Sarkozy est un ciment de la gauche chez les jeunes. Si c'est lui qui passe, il n'y a aucun doute qu'on assistera à un réveil de l'extrême gauche. »
Christophe Plotard
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