Philatélie
La face cachée des timbres
L'émission de nouveaux modèles ne doit rien au hasard. En jeu, des intérêts politiques et économiques.
C'est une petite boutique sise rue de Châteaudun, dans le IXe arrondissement de Paris. Le maître des lieux, Bertrand Sinais, grand négociant en philatélie, est l'un des meilleurs connaisseurs de l'histoire postale du XXe siècle. Lorsqu'il fait asseoir le visiteur, ouvre le catalogue Yvert et Tellier, le guide rouge des collectionneurs, et entame ses explications, on pressent un récit passionnant.
« La Poste émet deux types de timbres, commence-t-il. Ceux d'usage courant, représentant une allégorie de la République, et ceux que l'on appelle les beaux timbres, plutôt destinés aux philatélistes. Environ une soixantaine sont émis chaque année, choisis parmi mille deux cents demandes. »
De qui émanent-elles ? D'élus, de collectivités locales, d'associations ou même de particuliers. La sélection s'opère au sein de la commission des programmes philatéliques, qui rassemble une vingtaine de membres parmi lesquels le directeur général des Postes, des représentants du ministère de la Culture et du monde de la philatélie, experts, négociants, collectionneurs, journalistes. Le tout est validé par un décret signé du ministre de l'Industrie. Théoriquement, la commission agit donc avec une certaine indépendance. Mais dans les faits, n'importe quel membre d'un gouvernement peut à tout moment faire valoir ses exigences. « Les ministres ont toujours essayé de placer leur ville, par exemple, confirme Christophe Yvert, directeur général de l'imprimerie du groupe Yvert et Tellier.
Résultat : là où s'écoule en moyenne un an et demi entre le dépôt d'une proposition et l'émission d'un modèle, un homme politique bien placé peut parvenir à ses fins en seulement quelques mois. François Mitterrand réussit même l'exploit de faire paraître, dans les dernières semaines de 1981, un timbre rappelant sa visite au Panthéon le 21 mai précédent. Avant d'obtenir, dès 1983, l'émission d'un visuel consacré à Jarnac, sa ville natale.
« Le timbre est d'abord an vecteur culturel, temporise Joëlle Amalfitano, directrice de la communication de Phil@poste, le service postal chargé des produits philatéliques. Mais c’est vrai qu’il a aussi une dimension politique puisqu'il véhicule l'image de la France, la représentation de la République telle qu'on la veut, telle qu'on l'imagine et telle qu'elle est en réalité. »
Le cas des Marianne est exemplaire. La série commence durant la Seconde Guerre mondiale, depuis Londres. À la Libération, sort la "Marianne des barricades", volontaire et tournée vers l'avenir, remplacée en 1955 par la "République de l'espérance", symbole de paix. Revenu au pouvoir en 1958,1e général de Gaulle fait émettre une "Marianne à la nef", debout à la proue d'un bateau. En 1971, Georges Pompidou lance une Marianne résolument moderne puis, en 1977, Valéry Giscard d'Estaing choisit la Sabine, tirée d'un tableau de David, signe de réconciliation et d'unité nationales.
En 1982, François Mitterrand opte d'abord pour la "Liberté guidant le peuple" de Delacroix, puis, en 1989, pour un visage dénué de regard, créé par ordinateur. En 1997, Jacques Chirac décide de multiplier les symboles : dessiné pour la première fois par une femme et lancé le 14 juillet, le timbré est aussi le premier à porter la devise "Liberté, égalité, fraternité". En 2005, enfin, sort la "Marianne de tous les Français", résultat d'un concours national sur le thème très chiraquien de l'environnement.
Objet usuel d'apparence anodine, le timbre est donc un puissant moyen de communication pour le pouvoir. Le support idéal pour une diffusion en douceur de messages plus ou moins orientés.
Entre 1959 et 1961, par exemple, pas moins de sept visuels consacrés à l'Algérie sont émis, alors que la guerre fait rage. « Il fallait affirmer que cette terre était française », explique Bertrand Sinais. À l'inverse, en 1997, lorsqu'il est décidé de rendre hommage aux combattants français en Afrique du Nord, le mot d'ordre est d'éviter toute provocation. « C'était la période du GIA. Deux ans plus tôt avaient eu lieu les attentats, notamment celui de Saint Michel. On a montré un soldat français non armé, simple observateur posté derrière un talus. »
Le cliché, fourni par le service de presse des armées, a-t-il été retouché ? La rumeur le prétend. Le procédé, en tout cas, a bien eu lieu en 1996, sur un timbre célébrant le vingtième anniversaire de la mort de Malraux. Le visuel est tiré d'une photo fameuse, mais un détail important a été effacé : la cigarette, que l'écrivain tient entre les lèvres. Lutte contre le tabagisme oblige.
Plus révélatrice encore est l'évolution des références culturelles et historiques choisies en guise d'illustrations. Jusque dans les années 1970,1a Seconde Guerre mondiale reste omniprésente, le gaullisme célèbre sa grandeur et assure sa promotion, et la République n'hésite pas à rendre hommage aux figures de l'Ancien Régime (Le Nôtre, Du Guesclin, saint Louis, Jeanne d'Arc...).
Mais la gauche prépare sa revanche. A partir de 1981, le changement est radical. En quelques mois,le nouveau gouvernement s'empare à son tour de l'outil philatélique.
Il lance en 1983 une série en hommage aux femmes - et surtout aux féministes (Danielle Casanova, Flora Tristan, Louise Michel...)-, émet dès 1982 un timbre intitulé "Lutte contre le racisme" puis, en 1986, un visuel pour le cinquantenaire du Front populaire. « La gauche savait qu'elle allait être battue aux élections en mars, donc elle a avancé la sortie du timbre au mois de janvier », se souvient avec amusement Bertrand Sinais.
De retour aux affaires en 1988, les partis de gauche ont en ligne de mire le bicentenaire de la Révolution de 1789. Consigne est donnée de marquer le coup, ce qui vaut à La Poste d'émettre, entre 1988 et 1992, pas moins d'une quarantaine de timbres sur le sujet. Plus tard, à partir de 1998, sous le gouvernement Jospin, c'est la question des droits de l'homme, sur fond de commémoration de l'abolition de l'esclavage, qui bénéficie d'un traitement de faveur. Thème repris en 2006, avec la parution d'un timbre consacré à la "mémoire de l'esclavage".
Mais la droite profite elle aussi de chaque alternance pour reprendre la main : le millénaire de l'avènement de Hugues Capet est célébré en 1987, le mille cinq centième anniversaire du baptême de Clovis en 1996, les mille six cents ans de la mort de saint Martin en 1997.
Les exemples sont innombrables. Mais la commission des programmes philatéliques a aussi décidé de s'extraire des thématiques traditionnelles. Même si « le timbre est un produit très rentable, avec une marge de 70 % », selon Joëlle Amalfitano, le marché doit évoluer. « La Poste a une logique marketing très affirmée depuis quelques années, confirme Christophe Yvert. Elle essaie de ratisser large, notamment pour toucher la jeunesse. » Elle investit aussi le champ de la vie quotidienne. « Les gens ont besoin de correspondre à certains moments de leur existence. Ils veulent des timbres en lien avec leur message : invitation, naissance, remerciement, etc. », justifie Joëlle Amalfitano.
Elle lance même, en 2000, le timbre personnalisé, un service payant qui permet à n'importe qui de faire figurer sa photo à côté du visuel officiel. Les collectionneurs se disputeront-ils aussi ces modèles rares ? Sans doute pas, à moins que n'y figure l'effigie d'un personnage public. Mais en la matière, La Poste reste très prudente. Surtout en période de campagne électorale. En 2007, qu'on se rassure, la guerre des timbres n'aura pas lieu.
Christophe Plotard
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