Société

Sous de nobles apparences

Valeurs actuelles | 28 octobre 2005

La noblesse d'Empire et d'Ancien Régime continue de fasciner. Pourquoi attire-t-elle toujours autant ? La particule serait-elle synonyme de promotion sociale ?

Ce fut la touche filiale. Le dernier acte d'une histoire de famille. Valéry Giscard d'Estaing est devenu propriétaire, en février dernier, du château d'Estaing, sis sur les bords du Lot. Une opération « de mécénat en vue de restaurer un site culturel », a-t-il précisé. Mais au fond, ce qu'a voulu l’ancien président de la République, c'est acquérir le fief dont il porte le nom.

La famille est issue de notables huguenots du Gévaudan. En 1818, Martial Giscard épouse Gilberte Cousin de la Tour-Fondue, descendante par sa mère de la famille d'Estaing de Requistat. C'est cette parenté par les femmes qui permettra en 1922 à Edmond Giscard, père de Valéry, d'obtenir par décret l'autorisation d'ajouter à son nom la particule d'Estaing.

Plus de deux siècles après l'abolition des privilèges, la noblesse fait encore rêver. Pourtant, depuis 1870, elle n'est juridiquement plus rien. Faute de nouveaux anoblissements, ses effectifs fondent chaque année. À peine trois mille cinq cents familles subsistent en France. « Les usurpateurs se retrouvent dans tous les pays où la noblesse a cessé d'avoir une capacité juridique, écrivait en 1959 Philippe du Puy de Clinchamps, auteur de la Noblesse, ouvrage de référence plusieurs fois réédité. La mort légale de l'ordre privilégié en a décuplé partout le nombre. »

Mais la grande majorité de ceux-là forme plutôt ce que l'on appelle les "nobles d'apparence" qui, pour la plupart, ne font preuve d'aucune mauvaise foi. Ce qui ne signifie pas pour autant que tous connaissent leur véritable condition. Certaines familles passèrent si près de la noblesse à la fin de l'Ancien Régime qu'elles sont intimement convaincues d'y appartenir. La découverte de la vérité peut s'avérer particulièrement douloureuse.

« Il y a des gens que ça trouble fortement », confirme Pierre-Marie Dioudonnat, qui s'est fait une spécialité de la question. Voilà trente ans que ce passionné d'histoire et de généalogie, à la fois auteur et éditeur, s'amuse à traquer les "faux". Le dernier en date de ses annuaires, le Simili-nobiliaire français, sorti en 2002, approcherait l'exhaustivité.

« Certains sont furieux, poursuit-il, notamment lorsque je mets en évidence des falsifications. Le problème, c'est que quand ça s'est passé il y a cent cinquante ans, le descendant actuel n'est ni responsable, ni forcément au courant. »

Au XIXe siècle, ce genre de fraude n'était pas rare. Un choix judicieux de documents anciens, datant de préférence d'une époque où les règles orthographiques étaient encore fluctuantes, pouvait rendre l'opération très facile. Et très crédible. Ainsi Laurent Delattre obtint-il du tribunal de Poitiers, en 1829, que son nom soit rectifié en de Lattre de Tassigny.

Parfois aussi, la falsification des actes officiels venait entériner une situation de fait déjà ancienne. Combien de bourgeois détenteurs de terres avaient ainsi pris l'habitude, sous l'Ancien Régime, d'ajouter à leur patronyme d'origine, à la manière des propriétaires nobles, le nom du domaine acquis ?

Renaud Donnedieu de Vabres descend d'une famille de la haute bourgeoisie protestante du Languedoc ; Dominique Galouzeau de Villepin est, lui, issu d'une lignée très anciennement établie en Bourgogne. Le surnom terrien de Villepin fut, semble-t-il, associé au patronyme Galouzeau sous le règne de Louis XIV.

Les vrais, eux-mêmes, en préférant porter à la ville leur joli nom de terre plutôt que leur patronyme (d'Ormesson au lieu de Le Fèvre d'Ormesson ou Le Fèvre tout court, pour citer un exemple connu) ne font qu'entretenir le flou. Mais les historiens ne cessent de le répéter : le nom ne constitue pas une preuve de noblesse. Tout au plus un élément de présomption. C'est d'autant plus vrai que la qualité aristocratique n'est pas attachée à la particule mais au patronyme qui la précède.

En réalité, un grand nombre de ces particules provient des surnoms que l'on attribuait, au Moyen Âge, aux détenteurs du même prénom afin de les distinguer, ou du nom des fiefs détenus par les seigneurs, pour situer les différentes branches d'une même souche.

Mais la confusion s'est installée dans l'imaginaire collectif, alors même que la majorité des "particulés" n'en sont pas. Nombre d'entre eux ont simplement reçu, par décret du président de la République, l'autorisation de modifier leur nom. Aujourd'hui, cette procédure de changement de patronyme continue de bénéficier chaque année à un petit millier de personnes dont « seulement quelques-unes obtiennent l’adjonction d'une particule », précise Marc Guillaume, directeur des affaires civiles et du Sceau au ministère de la Justice.

Il est fréquent, cela dit, que les requérants n'attendent pas la permission officielle pour faire usage de leur nom modifié. C'est notamment vrai des personnes utilisant un pseudonyme, tel Patrick Poivre d'Arvor qui, malgré son indiscutable notoriété, demeure, à l'état civil, Patrick Poivre. Tout aussi fameux, l'exemple de Geneviève de Fontenay qui, pour l'administration, reste connue sous son seul nom de jeune fille, Mulmann, puisqu'elle ne fut jamais mariée. Celui qui partagea sa vie durant près de trente ans, Louis Poirot, avait choisi le pseudo de Fontenay comme nom de Résistance, au cours de la Seconde Guerre mondiale. A sa mort, en 1981, la présidente du comité Miss France décida, sans doute pour lui rendre hommage, de conserver son nom.

La plupart du temps, les candidats au changement d'état civil disent vouloir éviter la disparition des noms de leurs ancêtres. Le phénomène n'a rien de marginal : chaque année, des dizaines de familles authentiquement nobles s'éteignent faute de descendant masculin. Il n'est donc pas rare de voir des femmes mariées (comme ce fut souvent le cas, à l'époque des croisades, au Moyen Age), dernières représentantes d'une lignée, porter usuellement leur nom de jeune fille avec celui de leur mari, et demander qu'il soit transmis à leur progéniture. Une démarche qui sera désormais facilitée par la loi puisque, depuis le 1er janvier 2005, les parents peuvent choisir, à la naissance de leur enfant, de lui transmettre "soit le nom du père, soit le nom de la mère, soit les deux noms accolés dans l'ordre choisi par eux".

Autre possibilité : se faire adopter ou relever le nom éteint d'un aïeul ou d'un membre d'une branche collatérale. Sur ce sujet, néanmoins, tous les spécialistes ne s'entendent pas. La plupart des titres obtenus hors de nos frontières, auprès du roi d'Espagne, du prince de Monaco ou encore de la reine d'Angleterre, « furent décernés contre finances, écrit Philippe du Puy de Clinchamps. Ceux qui n’ont pas été reconnus par le pouvoir français sont de toute fausseté ».

"L'attrait de la fausse noblesse, c'est le snobisme"

Cela dit, la majorité des personnes désireuses d'arborer un titre se passent de bénédiction étrangère. Pour faire illusion, il suffit simplement de s'autoproclamer comte, baron ou, plus rarement tout de même, prince. Et si, théoriquement, les tricheurs s'exposent à des sanctions, en réalité l'Etat a cessé depuis longtemps de jouer au gendarme. Les titres, aussi bien étrangers que français, sont donc l'instrument de toutes les tromperies. Au XIXe siècle, un certain Antoine de Tounens n'avait pas hésité à se dire roi de Patagonie et d'Araucanie. Prétention sans autre fondement que celui de la vanité... et sujet d'un roman magnifique signé par Jean Raspail.

Car c'est bien le besoin de reconnaissance qui, en définitive, a toujours soutenu cette aristocratie mondaine. « L’attrait de la fausse noblesse, appuie Patrice du Puy, c'est le snobisme. L'individu est ainsi fait qu'il a besoin de signes extérieurs de reconnaissance. »

Les stratèges du marketing l'ont bien compris. « Pour mieux faire vendre un parfum, un bouquin, une robe de haute couture, un collant, et même des jeux électroniques, collez-vous une particule, et c'est gagné », s'amuse l'historien François Bluche par la voix de l'un des personnages de son dernier roman, les Faux Nobles.

Le nom jouerait donc encore un rôle social non négligeable. « Il donne une épaisseur, reprend Patrice du Puy. Certains ont le pouvoir de l'argent, mais ils conservent un complexe parce qu'ils s'appellent Dupond ou Durand. Cette fascination repose sur un fantasme. Les gens voient toujours dans le "noble" quelqu'un de fortuné, qui a château, écuries de courses et autres biens, Mais je connais des gens bien modestes dont les origines nobles sont parfaitement authentiques. »

En réalité, les faux sont bien souvent plus riches que les vrais. Et pour cause. « Se donner du comte quand on est de roture ne vient pas à l'idée de l'épicier de faubourg, mais au bourgeois, au grand bourgeois surtout », lit-on dans les premières pages du Cahier noir, un ouvrage rédigé en 1957 par un certain Charondas, énigmatique délateur jaloux.

S'assurer que ses mensonges aient l'allure de la vérité demande des efforts, de l'astuce et une persévérance que François Bluche estime dignes d'admiration. « Car enfin, écrit-il, le vrai noble ne s'est donné que la peine de naître. Celui que l'on continue de critiquer en l'appelant faux noble s'est donné, lui, un mal de chien pour répondre à sa vocation aristocratique. » Après s'être choisi un nom à particule, il lui a fallu trouver une chevalière à porter, acheter quelques tableaux de prétendus ancêtres, puis devenir golfeur, chasseur et propriétaire foncier, entrer au Bottin mondain, apprendre le détail de ce que l'on appelle les "codes sociaux" qui révèlent une éducation. « A la limite, conclut-il, i/ n'y a pas plus noble que le faux noble. »

Les spécialistes de la question reconnaissent qu'aujourd'hui les familles d'authentique aristocratie doivent en grande partie leur prestige persistant à l'existence de ces faussaires, qui font vivre le mythe d'une caste privilégiée. C'est la raison pour laquelle la majorité d'entre elles, trop contentes de l'envie qu'elles suscitent, font en général preuve d'une bienveillante complaisance à l'égard de leurs imitateurs.

Il en est d'autres qui se défendent. Une réaction que Patrice du Puy considère comme légitime. « C'est comme lorsque vous achetez un polo Lacoste. Vous avez peut-être dépensé 150 euros pour en avoir un vrai. Si vous croisez une personne qui en porte un faux venu de Chine et payé 15 euros, vous ne serez pas forcément très heureux. Vous aurez peut-être envie de dire, à un moment ou à un autre, que le vôtre est authentique. » Mais la vieille noblesse, contrairement au textile, n'est protégée par aucune loi anticontrefaçon. Dans notre République égalitaire, un seul label, en fin de compte, conserve toute sa valeur : la noblesse du cœur.

> La Noblesse, de Philippe du Puy de Clinchamps, Patrice du Puy Éditeur, 128 pages, 6,85 €.
> Le Simili-Nobiliaire français, de Pierre-Marie Dioudonnat, Sedopols, 540 pages, 96 €.
> Les Faux Nobles, de François Bluche, Le Rocher, 240 pages, 16,77 €.
> Le Cahier noir, de Charondas, Patrice du Puy Éditeur, 88 pages, 18,30 €.

Christophe Plotard


Noblesse française. Mille ans d'histoire

L'aristocratie n'a cessé, durant mille ans, de renouveler ses effectifs.

La noblesse immémoriale

Elle est composée des familles dont on ne peut établir avec précision l'époque à laquelle elles ont rejoint l'aristocratie. Jusqu'à la fin du Moyen Age, l'accession à la noblesse est un processus spontané. Le soldat qui sert à la guerre ou le riche propriétaire terrien devient noble dès lors qu'il est considéré comme tel par ses pairs. Certains historiens différencient dans cette catégorie la noblesse féodale (existence attestée depuis le XIe siècle), la noblesse chevaleresque (suivie depuis le XIVe siècle) et la noblesse d'extraction (antérieure à 1550).

Les anoblis de l'Ancien Régime

L'anoblissement par lettres. Sous les Capétiens, le roi devient seul habilité à anoblir. Sa volonté est authentifiée, dès la fin du XIIIe siècle, par des lettres patentes.
L'anoblissement par charges. La monarchie étant de droit divin, tout sujet exerçant un pouvoir par délégation du souverain accède naturellement à la noblesse : emplois exercés à la tête d'administrations municipales, service direct du roi (qu'on appelle charges de commensal), fonctions militaires de commandement, fonctions judiciaires ou encore administration des finances.
L'agrégation à la noblesse. II s'agit de voies détournées. Bourgeois imitant le mode vie de l'aristocratie et parvenant, finalement, à se faire anoblir ; enfants bâtards nés de père noble (jusqu'en 1600) ; anoblis "par le ventre", c'est-à-dire descendant de mère noble mais de père roturier.

La noblesse du XIXe siècle

Les titres du premier Empire. Napoléon Bonaparte ne distribue que des titres décoratifs et personnels, c'est-à-dire non transmissibles héréditairement, à moins d'y attacher un majorat (bien foncier produisant des revenus).
De la Restauration au second Empire. En 1814, seul l'anoblissement par lettres est rétabli, mais Louis XVIII en use modérément. Louis-Philippe, son successeur, se contente de régulariser certains anoblissements en cours au moment de la Révolution. Quant à Napoléon III, comme son prédécesseur sur le trône impérial, il n'anoblit pas mais attribue seulement des titres.


Entretien, Pierre de Raffin. "Maintenir un certain sens de l'honneur"

Le secrétaire général de l'Association d'entraide de la noblesse française (ANF) justifie les règles qui régissent l'entrée de nouveaux membres.

Comment accède-t-on à l'ANF?

Est admise toute personne qui descend d'un ancêtre noble soit de l'Ancien Régime, soit de la Restauration, soit titré de l'Empire et qui en fait la preuve par des actes récognitifs. Chaque demande est étudiée par notre commission des preuves qui a défini, par sa jurisprudence, une liste d'actes considérés comme valables.

Depuis les débuts, ont été acceptées près de douze mille personnes, représentant 2 269 noms. Actuellement, on compte six mille membres vivants, et deux cents nouveaux sont entrés cette année, ainsi que dix nouveaux noms.

Vous avez une réputation de grande sévérité. Pourquoi ?

L'association s'est dotée de certaines règles et essaie de ne pas en changer. Pour nous, la transmission de la noblesse se fait par filiation légitime (c'est-à-dire dans le cadre d'un mariage religieux), naturelle (ce qui exclut l'adoption) et agnatique (par les garçons).

Ceux que vous n'acceptez pas ne sont donc pas nobles ?

Attention, nous savons que certaines personnes sont nobles, mais il manque des chaînons dans leur filiation et donc elles n'entrent pas dans le cadre de nos statuts. Nous leur demandons d'enquêter. L'étude de certains dossiers peut prendre huit ou dix ans.

En définitive, quel est réellement l'objectif de l'ANF ?

Notre association a été créée en 1932 afin d'apporter une aide matérielle et morale à ses membres et, en particulier, de leur donner des moyens d'élever leurs enfants. Nous essayons de maintenir un certain cadre de vie, une certaine éducation, un certain sens de l'honneur. Un autre aspect très important, ce sont les relations. Appartenir à un maillage humain, c'est agréable, et puis ça peut servir dans sa vie professionnelle, ou pour se trouver des amis, faire garder ses enfants, et même pour des mariages...

À certains égards, vous décrivez une situation où les nobles seraient tous, aujourd'hui encore, des nobles de cœur. C'est pourtant loin d'être le cas...

Tout à fait. Mais je suis beaucoup plus sévère avec quelqu'un de ma famille qui n'est pas fiable qu'avec quelqu'un d'une autre famille, parce que justement il devrait l'être, son nom devrait l'obliger à... Ce sont de vieilles lunes, mais on s'y accroche quand même.

Propos recueillis par Christophe Plotard

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