Etats-Unis
High-tech anti-Chicanos
Washington va déployer un réseau électronique de surveillance des frontières à l'échelle du continent. Boeing vient d'emporter la première partie du contrat.
Jamais avares de superlatifs, les responsables du Département américain de la sécurité intérieure (DHS) décrivent leur projet de sécurisation des frontières comme « l'effort le plus complet » jamais entrepris dans l'histoire du pays. Promulguée par George Bush le 4 octobre, la loi fédérale financera l’un des programmes de travaux publics les plus ambitieux de ces dernières années aux Etats-Unis.
Le chantier représenterait au moins 2 milliards de dollars, sur trois à six ans, pour ériger une clôture électronique sur 10 000 kilomètres de frontières terrestres (avec le Canada et le Mexique). La "palissade" sur la frontière mexicaine (3 200 kilomètres) courra sur les 1 200 kilomètres les plus poreux où 472 clandestins ont péri en 2005 dans leur tentative de passage. Elle doit coûter 1,2 milliard.
Le contrôle des frontières est une priorité du gouvernement. En mai, George Bush avait décidé l'envoi de six mille gardes nationaux pour renforcer la chasse aux migrants illégaux. Les deux chambres du Congrès, pourtant opposées sur la question de l'immigration, ont chacune voté en faveur d'une extension du mur anticlandestins, actuellement long d'une centaine de kilomètres, au sud de la Californie.
Le gouvernement fédéral veut aller beaucoup plus loin. En novembre 2005, le DHS lançait un nouveau plan d'action : le Secure Border Initiative ("initiative pour des frontières sûres"). L’objectif était notamment l'installation d'un système de surveillance ultramoderne, capable de détecter toute tentative d'entrée illégale. Pour la première fois, l'Etat appelait les entreprises privées à la rescousse. Elles avaient carte blanche pour proposer leurs solutions techniques et pratiques.
C'est finalement à Boeing qu'a été attribuée, à la fin septembre, la première phase des travaux. L’avionneur américain a huit mois pour équiper, dans l'Arizona, une zone de quarante-cinq kilomètres de long particulièrement sensible. L’essai aura valeur de test. Les technologies appartiennent aux domaines militaire ou aérospatial : des tours radars ; des capteurs de mouvements et de chaleur ; des logiciels de reconnaissance faciale ; des drones portables ; des caméras à très longue portée, à l'image d'un modèle de conception israélienne, susceptible de détecter un homme à plus de quatorze kilomètres et un véhicule à vingt kilomètres.
« Nous espérons être en mesure d'identifier si [ceux qui franchissent la frontière] sont des terroristes ou des convoyeurs de drogue, des trafiquants d'armes ou des personnes cherchant à travailler », affirme Robert Villanueva, porte-parole du projet chez Boeing.
Ce projet SBI est loin de faire l'unanimité. Tous les programmes précédents ont échoué après avoir englouti des milliards de dollars. La frontière avec le Mexique est, depuis le milieu des années 1980, un laboratoire technologique. On y a testé des avions sans pilote, des capteurs et des caméras.
En dix ans, selon la Chambre des représentants, le budget consacré à la sécurité des frontières est passé de 1,2 à 12,7 milliards de dollars et les effectifs des agents de surveillance ont plus que doublé. Mais, dans la même période, le nombre de sans-papiers aux Etats-Unis a grimpé de cinq à près de douze millions. Au moins la moitié est entrée illégalement.
Pour les défenseurs de la Secure Border Initiative, l’échec de ces dispositifs s'explique par leur mauvaise organisation : 60 % des alertes ne sont jamais traités, 35 % sont inutiles, et seulement 1 % conduit à une arrestation. « Nous ne pouvons pas clore de manière hermétique dix mille kilomètres de frontières terrestres et empêcher 100 % des clandestins d'entrer, reconnaît Michael Chertoff, le secrétaire d'Etat à la Sécurité intérieure. Mais nous pouvons créer un réel effet dissuasif. »
La société américaine Raytheon, qui concourait aussi pour l'obtention du marché SBI, a réussi à installer un système comparable en Amazonie brésilienne, pour combattre le trafic de drogue et l'exploitation forestière illicite. Opérationnel depuis 2002, il couvre plus de cinq millions de kilomètres carrés. Une surface grande comme les deux tiers du territoire des États-Unis.
Christophe Plotard
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