Étudiants. Le programme européen de mobilité fête ses 20 ans.
Génération Erasmus
Un million et demi de jeunes ont déjà profité de ce programme d’échanges universitaires. Pour la plupart, une expérience inoubliable..
C’est l’une de ces innombrables vidéos amateur trouvées sur Internet. Face à l’objectif, un homme en chemise rayée et veste de costume noire prend la parole : « Bonjour à toutes et à tous, un joyeux anniversaire à Erasmus, qui fête ses vingt ans. Je m’appelle Jean-Christophe, j’ai 33 ans. J’ai bénéficié du programme Erasmus il y a douze ans. C’était en Angleterre, à Londres. » Le message dure un peu plus de trois minutes.
L’auteur de cette vidéo, Jean-Christophe Loric, habite aujourd’hui la région d’Amiens. Il est marié, père d’un petit garçon et jeune chef d’une entreprise de cosmétiques et de produits alimentaires, qu’il a créée l’an dernier, après dix ans passés chez L’Oréal. Sa vie d’étudiant est déjà loin mais les souvenirs de cette année 1994-1995 semblent encore intacts. « Ça a été fondateur pour moi, confie-t-il. C’est le programme qui m’a le plus apporté de toute ma scolarité. »
Comme lui, en vingt ans, un million et demi d’étudiants européens ont participé à ce programme d’échanges universitaires. Une réalisation saluée par tous, qui est pourtant née dans la douleur.
Le projet de création d’un système de mobilité étudiante et de coopération entre établissements d’enseignement apparaît en 1985. Il est soutenu activement par l’Association des états généraux des étudiants de l’Europe (AEGEE), qui s’emploie à faire pression au plus haut niveau. Plusieurs administrations nationales tentent, à l’inverse, de freiner le mouvement afin de conserver la pleine maîtrise de leurs politiques d’éducation et de formation. Mais après l’avoir rejetée par trois fois, le Conseil des ministres de l’Éducation finit par entériner, le 15 juin 1987, la mise en place d’Erasmus – du nom du philosophe et théologien Érasme de Rotterdam (1469-1536), qui parcourut l’Europe tout au long de sa vie et légua sa fortune à l’université de Bâle.
La première année, à partir de septembre 1987, 3 244 pionniers originaires de onze des douze pays membres de la CEE se lancent dans l’aventure, parmi lesquels 895 Français. Les effectifs sont multipliés par trois dès l’année suivante, puis par dix trois ans plus tard. « Avant Erasmus, se souvient Franck Biancheri, l’un des fondateurs de l’AEGEE, 90 % des étudiants européens qui partaient à l’étranger choisissaient les États-Unis. Dès le début des années 1990, le flux s’était totalement inversé. »
En 1992, six nouveaux pays rejoignent le programme : les trois futurs nouveaux adhérents de l’Union européenne ainsi que, pour la première fois, trois États extérieurs (l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein). À partir de 1998, c’est au tour des pays de l’Est de franchir le pas : en trois ans, douze d’entre eux sont intégrés, tous devenus membres de l’UE aujourd’hui. En 2004, enfin, la Turquie se joint au mouvement, l’année où est pourtant lancé un autre programme, Erasmus Mundus, justement destiné à favoriser les échanges universitaires entre étudiants européens et étudiants d’autres continents. Mais l’intégration de la Turquie à ce programme est présentée par ses défenseurs comme le prolongement naturel des accords qui existaient déjà entre Ankara et ses homologues européens dans le domaine de l’éducation…
Erasmus rassemble donc aujourd’hui trente et un États et fait voyager chaque année un nombre croissant d’étudiants : 154 553 en 2005-2006, sans doute plus de 160 000 en 2006-2007. Longtemps, le Royaume-Uni est resté la destination reine, choisie par un jeune sur quatre au milieu des années 1990. À l’époque, le programme demeure encore peu connu. « En 1995, j’étais à Centrale-Lyon, raconte Jean-Christophe. Même si ça ne faisait pas encore forcément partie des mœurs, Erasmus commençait à devenir classique dans mon école, d’autant que la région Rhône-Alpes, qui a été assez visionnaire de ce point de vue, encourageait déjà largement les départs. Mais à l’extérieur, on me regardait avec des yeux ronds quand j’en parlais. »
Un pays va contribuer à populariser Erasmus en France : l’Espagne. En 2001, elle passe en tête des destinations les plus prisées et s’installe durablement à la première place, devant la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie. Cet engouement inspire le cinéaste Cédric Klapisch, qui réalise en 2002 l’Auberge espagnole. Le film fait plonger le grand public dans les coulisses d’une année à Barcelone, au sein d’une colocation d’étudiants venus des quatre coins du continent. On découvre le tableau d’une génération. Erasmus devient un véritable phénomène de société.
« J’ai vraiment eu l’impression de retrouver ce que j’avais vécu quelques années auparavant à Londres, le sentiment de faire partie une communauté multiple », se rappelle Jean-Christophe. C’était l’une des ambitions premières des promoteurs d’Erasmus : favoriser la connaissance mutuelle et le partage d’expériences communes afin de renforcer les liens entre Européens. « L’Anglais avec qui je partageais ma chambre est venu en Erasmus dans mon école deux ans après, poursuit-il. Il s’est marié avec une Française et est même devenu mon témoin de mariage. »
« Cette rencontre avec les autres, c’est souvent quelque chose d’unique dans une vie », affirme Sonia Dubourg-Lavroff, directrice de l’agence Europe- éducation-formation France, qui supervise la mise en œuvre du programme dans l’Hexagone.
Marie-Astrid, elle, aujourd’hui en master d’études romanes à la Sorbonne, a surtout gardé contact avec des Allemands, rencontrés en… Italie. Elle les a connus durant son année à Bologne, en 2004-2005. « On se voit encore aujourd’hui, dit-elle. Je suis allée les retrouver à Berlin. » Depuis, elle est aussi repartie quelques mois enseigner le français à Pise. « Et si l’occasion se présente de travailler à l’étranger, je la saisirai », assure-t-elle.
Mais l’Auberge espagnole a aussi laissé penser à certains qu’Erasmus ressemblait davantage à une année sabbatique qu’à une année académique. La plupart des étudiants avouent que la fête, c’est vrai, fait partie intégrante de l’expérience. Les innombrables “Erasmus-parties”, sont à la fois l’occasion de s’amuser et de rencontrer toutes les nationalités. « Mais ce n’est certainement pas une année de break parce qu’intellectuellement, c’est très stimulant », assure Jean-Christophe.
« Un étudiant qui part doit développer des aptitudes linguistiques, culturelles et scolaires, s’adapter à des méthodes pédagogiques différentes, appuie Sonia Dubourg-Lavroff. D’autre part, la règle est de valider dans l’université d’accueil un certain nombre de crédits ECTS qui vaudront pour l’obtention du diplôme en France. »
Ces crédits ECTS permettent de donner, dans l’ensemble des pays participant à Erasmus, la même valeur à un enseignement disciplinaire donné. Leur mise en place progressive a également permis d’harmoniser les diplômes européens autour du schéma LMD (licence-maîtrise-doctorat), rendant plus facile la reconnaissance dans son établissement d’origine des savoirs acquis à l’étranger. Et Sonia Dubourg-Lavroff l’affirme, les étudiants Erasmus ne bénéficient d’aucune bienveillance particulière. « Ceux qui ne travaillent pas ne sont pas épargnés par les professeurs », lâche-t-elle.
L’exigence de résultats se veut d’autant plus grande que le programme a aussi pour principal but d’améliorer la formation des jeunes Européens et de faciliter leur intégration sur le marché du travail. Dans un nombre croissant d’entreprises, l’année passée à l’étranger fait désormais partie du minimum requis.
Reste qu’Erasmus, en vingt ans, n’a bénéficié qu’à environ 1 % de la population étudiante susceptible d’y participer. L’objectif est désormais de passer à la vitesse supérieure. La Commission européenne souhaite qu’un million et demi de jeunes prennent part à l’aventure d’ici à 2013. Il s’agit de faire aussi bien en sept ans qu’au cours des vingt dernières années. L’une des nouveautés qui devrait permettre d’augmenter fortement les effectifs est l’intégration dans le dispositif des périodes de stages à l’étranger. En outre, 3,1 milliards d’euros ont été débloqués pour ces sept années, contre 930 millions pour la période 2000-2006.
Cet effort financier permettra-t-il de rehausser le niveau des bourses attribuées ? Sans doute pas. Le but est d’abord d’augmenter leur nombre, mais pas leur montant. Or, celui-ci reste un obstacle majeur à la démocratisation du programme. Il dépasse rarement 150 euros par mois. En France, d’autres aides peuvent être sollicitées auprès des Crous ou des collectivités locales. Mais la générosité publique varie largement selon les régions.
Franck Biancheri, lui, milite pour aller beaucoup plus loin. « Ce programme n’a pas fondamentalement changé depuis vingt ans, regrette-t-il. Il est aujourd’hui à la fois incapable de former des élites européennes et trop élitiste pour être accessible au plus grand nombre. » Il aura en revanche permis d’amorcer le mouvement. Si, sur les campus, Erasmus profite encore à peu d’étudiants, le goût de l’ouverture internationale, lui, n’a jamais été aussi fort.
Christophe Plotard
Erasmus. Les Français majoritaires
En vingt ans, les étudiants français ont formé le contingent le plus important des bénéficiaires d’Erasmus. Plus de 240 000 y ont participé depuis sa création. Ils étaient encore 22 501 en 2005-2006, soit une augmentation de 4,4% par rapport à l’année précédente. Près d’un tiers provient de filières de commerce et gestion d’entreprise, 16% de filières de langues, 14% de formations en ingénierie et technologies. Paris-X-Nanterre occupe la première place en nombre d’envois, devant l’université de Nantes et celle de Dijon.
Effet Auberge espagnole oblige, le pays de Cervantès reste la destination préférée, attirant cette année près de 5 500 Français, devant le Royaume-Uni (4 499) et l’Allemagne (2 884). Suivent, loin derrière, l’Italie, la Suède, l’Irlande. La durée moyenne de séjour s’établit à sept mois et le montant moyen de la bourse (dont la distribution est assurée par chaque établissement selon des règles établies par lui) à 124 euros par mois.
En tout, 470 établissements d’enseignement supérieur sont titulaires de la charte permettant de participer au programme, dont, en particulier, 80% des universités et grandes écoles relevant de l’Education nationale. Ils ont accueilli, toujours en 2005-2006, 21 436 étudiants étrangers, 21% d’entre eux étant originaires d’Allemagne, 17% d’Espagne, 12% d’Italie.
Un séjour Erasmus s’inscrit obligatoirement dans le cadre d’échanges entre établissements. Les étudiants intéressés doivent donc s’adresser au responsable des relations internationales de leur université, qui procède à la sélection des candidats.
C.P.
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