Montagne

La folie du "grand ski"

Valeurs actuelles | 18 février 2005

Liaisons, extensions, interconnexions : l'or blanc déchaîne à nouveau l'imagination des aménageurs, après une décennie 1990 sans neige ni recettes.

Ce fut l'événement de l'hiver dernier. La mise en service du Vanoise Express, le plus gros téléphérique du monde, trait d'union entre les stations des Arcs et de La Plagne. Un équipement de 15 millions d'euros, qui permettait la naissance de Paradiski, et reliait ainsi plus de quatre cents kilomètres de pistes !

Cet investissement prestigieux, la Compagnie des Alpes, propriétaire des deux stations et leader mondial de l'exploitation de domaines skiables, en rêvait depuis longtemps. Sa réalisation marque avec éclat le retour du gigantisme dans les Alpes.

La liste des projets, des plus fous aux plus sérieux, est interminable. La plupart sont de vrais serpents de mer, régulièrement discutés puis enterrés.

Voilà vingt ans, par exemple, que dans le massif de l'Oisans on évoque une possible liaison entre Les Deux-Alpes et L’Alpe d'Huez. Les maires des communes territorialement concernées, Auris et Mont-de-Lans, se disent convaincus de l’intérêt d'un tel aménagement. Mais chez les exploitants des remontées mécaniques, qui se verraient sans doute appelés à payer l'addition, on parle de projet utopique. Et l'on considère le dossier définitivement abandonné.

Les élus prendraient-ils donc leurs rêves pour des réalités ? Gilbert Blanc-Tailleur, président de l'Association nationale des maires de stations de montagne (ANMSM), réplique fermement et rappelle les règles. « Celui qui décide, c'est le maire, pas l'exploitant. Les concessionnaires ont des comptes à rendre aux communes concédantes. »

Evidemment, la tâche des acteurs publics se révèle beaucoup plus facile lorsqu'ils contrôlent directement les remontées mécaniques, soit par le biais d'une régie municipale, soit dans le cadre d'une société d'économie mixte.

C'est notamment le cas, dans la haute vallée de Maurienne, dans les stations de Termignon et de Val-Cenis. Sous la pression des maires, les deux domaines ont toutes les chances d'être reliés d'ici trois ou quatre ans. Le dossier de demande d'UTN (Unité touristique nouvelle), à partir duquel est, ou non, délivrée l'autorisation d'engager les travaux d'aménagement, doit être examiné à la fin mars.

Les défenseurs de la nature qui, paraît-il, montent en puissance dans les Alpes, promettent qu'à cette occasion, ils tenteront une nouvelle fois le forcing.

Désormais, plus question pour eux d'accepter la moindre liaison. Et leur combat, loin de porter seulement sur des problèmes d'environnement, s'appuie aussi sur une batterie d'arguments économiques.

Christophe Roulier, secrétaire de la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna) en Savoie, fustige ainsi la politique immobilière des municipalités. La Maurienne serait, selon lui, particulièrement menacée. « Vingt-deux mille communes françaises sont classées en zone de revitalisation rurale (ZRR), explique-t-il, mais 50 % des avantages fiscaux vont à cette vallée. Ils favorisent notamment la construction d'hébergements touristiques, au détriment de l'habitat permanent. Par conséquent, la plupart des nouveaux lits sont achetés par des non-résidents, qui considèrent cela comme un placement financier. Les prix s'envolent et les gens du coin n'ont pas les moyens de rester. »

Alain Péaquin, maire de Termignon, récuse cette démonstration et parle de développement maîtrisé, destiné d'abord à profiter aux enfants du pays. « Il faut que les lobbies environnementaux comprennent qu'on ne vit pas que de la pluie et du beau temps. Nous avons de plus en plus de mal à attirer du monde. En dessous de cent kilomètres de pistes, vous n'intéressez personne. »

Le nombre de kilomètres skiables, voilà donc le nerf de la guerre. Depuis dix ans, le marché français du ski est considéré comme mature. La croissance n'est plus soutenue que par le tourisme étranger. Les chiffres deviennent alors l'argument marketing le plus efficace pour convaincre un tour-opérateur.

« Ce qui est terrible avec la clientèle internationale, commente Laurent Descroix, ingénieur au Service d'études et d'aménagement touristique de la montagne (SEATM), c'est qu'elle recherche ce qu'il y a de plus grand. Ces skieurs ne viennent qu'une semaine par an ; ils ont envie de variété et sont prêts à payer très cher. »

Dans les stations haut de gamme, on l'a évidemment bien compris. Le label "grand ski" est l'excuse qui justifie tout, y compris des forfaits hors de prix : 45 euros pour Paradiski, 41 dans les Trois Vallées, voilà ce qu'un adulte doit débourser pour une journée sur les planches, même s'il ne profite en général que d'une part limitée de l'offre.

Ces vacanciers aisés et dépensiers font rêver toutes les communes de montagne. A commencer par celles qui jouxtent directement les grands domaines et qui attendent désespérément d'y être un jour incluses.

Faut-il donc encore tout miser sur le ski?

Depuis des décennies, Pralognan-la-Vanoise milite ainsi pour son rattachement à Courchevel. Le projet, ajourné à plusieurs reprises, a été réactivé en 2002. Et cette fois, pour faire pencher la balance de son côté, le maire de Pralognan, Thierry Thomas, ne parle plus seulement de liaison pour skieurs. Ce qu'il propose, c'est un outil touristique global, « capable de fonctionner été comme hiver et ouvrant directement sur le Parc national de la Vanoise ». Les premières études sont engagées. Mais le coût pourrait s'avérer pharaonique, entre trente et 100 millions d'euros selon l'option retenue.

L'autre solution, pour les domaines de petite ou moyenne taille : l’union, seule possibilité de rejoindre la cour des grands. En 2003, c'est ce qu'ont décidé six stations mauriennaises en créant le domaine des Sybelles, qui affiche aujourd'hui un peu plus de trois cents kilomètres de pistes.

C'est ce que tentent aussi, depuis des années, les stations du Val d'Arly. L’Espace Diamant, c'est son nom, doit s'étendre, à terme, des Saisies à Saint-Gervais, en passant par Megève.

Une première étape est déjà en cours de réalisation. Mais en septembre 2005, alors que la deuxième phase du projet allait être présentée en commission UTN, la belle unité a volé en éclat, pour des raisons politiques et sous la pression des associations écologistes.

En revanche, la connexion entre le domaine de Megève Saint-Gervais et celui des Contamines-Montjoie se précise. Ce pourrait être le plus prestigieux aménagement des années à venir, et l'un des plus chers, aussi. On parle d'un téléphérique et de plusieurs télésièges, pour un coût total d'environ 25 millions d'euros. Reste maintenant à négocier son financement. La tâche s'annonce particulièrement compliquée car les parties prenantes, publiques et privées, sont nombreuses. Et chacune compte tirer le plus grand profit d'une éventuelle liaison.

À l'image de Megève et de ses voisines, la Haute-Savoie semble saisie par la folie des grandeurs. Pourtant, hormis autour de Chamonix, les domaines skiables s'étagent la plupart du temps entre 1000 et 2500 mètres d'altitude. La région bénéficie, certes, de précipitations neigeuses plus importantes et plus basses que le reste des Alpes. Mais le réchauffement climatique menace, ici comme ailleurs, l'avenir des stations de moyenne montagne.

Faut-il donc encore tout miser sur le ski dans ces massifs peu élevés ? La Clusaz et Le Grand-Bornand veulent y croire. Les deux communes des Aravis reparlent même d'une connexion par la Tête du Danay, un point haut situé à seulement... 1700 mètres d'altitude. La liaison, partiellement skiable, ne sera possible que grâce aux canons à neige.

Face à cette fuite en avant, les vacanciers ont des avis partagés. Les "usines" à skier leur déplaisent tout autant qu'elles les attirent. Pour avoir les loisirs, ils acceptent les pylônes. Pour plus de liberté, ils supportent plus de promiscuité.

Dommage qu'ils ne soient aussi nombreux à faire le voyage en été, sans les skis. Ils verraient alors que, même loin des pistes, la montagne est belle.

Christophe Plotard

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