Patagonie

L'immense bout du monde

Octobre 2004

Son nom résonne comme une promesse de liberté et d’absolu. Cette terre-là ne se visite pas, elle se laisse ressentir. Voyage en pays patagon.

L’avion entame sa descente. Sous les hublots, défilent les lacs, les forêts et les derniers sommets andins auréolés de leurs glaciers. Premières images qui annoncent l’isolement de cette terre et la rigueur des conditions de vie de ceux qui y ont élu domicile. Premières effluves, aussi, de ce parfum de mystère et d’aventure qui, depuis si longtemps, attire ici des bataillons de voyageurs. Ushuaia n’est plus très loin.

Les Argentins la présentent fièrement comme « la ville la plus australe du monde ». L’énoncé à lui seul fait rêver. A y regarder de plus près, le prestigieux titre revient en réalité à une base militaire chilienne située quelques kilomètres plus au sud, mais peu importe. Lorsque le doigt du voyageur, parcourant au hasard un planisphère, s’arrête sur ce petit point, c’est bien le bout du monde qu’il touche, « el fin del mundo ».

La Terre de Feu est l’une des régions les moins peuplées du globe. La ville d’Ushuaia elle-même, avec ses 45.000 habitants, ressemble à un vaste bourg éloigné de tout. Hors de l’artère principale, dédiée corps et âme au tourisme, elle reste silencieuse. Depuis les hauteurs, le regard glisse alors sur les toits colorés, dévale les rues en forte pente, plonge dans le canal Beagle, terrain de jeu des pingouins Magellan et des lions de mer, et s’égare, quelques encablures plus loin, sur les rives du Chili. A l’est, le canal rejoint l’Atlantique, à l’ouest, le Pacifique. Dans le port, se côtoient navires de pêche, porte-conteneurs, bateaux touristiques et paquebots de croisière à destination ou en provenance de l’Antarctique. Le continent blanc est à un peu plus de mille kilomètres au sud, le Cap Horn à moins de deux cents.

Plus qu’ailleurs, le spectacle évolue ici avec les saisons. En hiver (juillet-août, hémisphère sud oblige), le thermomètre dépasse à peine 0°C au meilleur de la journée, le soleil ne brille que quelques heures, et la Terre de Feu, entièrement recouverte de neige, revêt sa parure polaire. Au solstice d’été, au contraire, le parc national, situé à quelques kilomètres d’Ushuaia, dévoile des paysages splendides et souvent inattendus : pins d’un vert éclatant façonnés par les vents, criques aux eaux bleues turquoise, herbes hautes dorées par le soleil et bercées par la brise, rivières envahies de castors, vieux arbres pétrifiés. Par temps calme, ces lieux plus connus pour leurs conditions climatiques extrêmes ressemblent soudain à un havre de paix.

Le décor change radicalement une fois franchi le détroit de Magellan. Finie la Terre de Feu, voilà la Patagonie continentale, fascinante, enivrante, démesurée. Sur les contreforts de la Cordillère, à la jonction entre steppe et montagne, un village est devenu l’une des plus importantes destinations touristiques d’Argentine : El Calafate, 7.000 habitants permanents, une majorité de rues non goudronnées et… un aéroport international inauguré en 2000.

C’est une bourgade comme il en existe tant en Patagonie, perdue au milieu du désert. Rien ne laisse imaginer qu’à moins de cent kilomètres de là vient se jeter, dans le Lago Argentino, la troisième plus importante concentration de glace au monde après les pôles Sud et Nord. Treize glaciers la composent, parmi lesquels le Perito Moreno, le plus fameux sans doute, le plus émouvant aussi, dont on s’approche si près qu’on croit pouvoir le toucher.

Il faut y aller le matin, avant que les cars de touristes n’affluent. Depuis la route, on voit le soleil se lever sur les eaux du Lago Argentino, d’un bleu laiteux en raison des sédiments en suspension, et les sommets environnants rougissent aux assauts de ses premiers rayons. Les aigles, perchés sur des clôtures, guettent patiemment leurs proies.

Il apparaît au détour d’un virage, monstre de glace large de cinq kilomètres, haut comme vingt-cinq étages. Il est l’un des seuls au monde à croître, capable d’avancer de deux mètres par jour en son centre, jusqu’à toucher la péninsule de terre où sont aménagées les passerelles qui permettent de l’admirer. Ses craquements résonnent et les pans de glace qui se détachent du front s’abîment avec fracas dans les eaux du lac. Somptueux et effrayant.

Autre géant des Andes, plus au nord, le mont Fitz-Roy est tout aussi majestueux et inquiétant. Les nuages qui en masquent presque toujours le sommet entretiennent le mystère et font vivre le mythe que cette paroi représente pour les grimpeurs du monde entier. Une dizaine d’entre eux, à peine, parviennent à son sommet chaque année.

Quelques heures de marche suffisent pour approcher le pied de la paroi. Dans la vallée, les grimpeurs et randonneurs s’installent à El Chalten, village fondé en 1985 pour être la capitale argentine de l’andinisme, situé à un peu plus de deux cents kilomètres d’El Calafate. En hiver, la neige rend le voyage presque impossible mais en été, une piste relie les deux localités moyennant quatre bonnes heures de route. Dans la poussière, on s’enfonce alors à travers la steppe patagonne.

Royaume des guanacos (famille du lama) et des ñandu (famille de l’autruche), cette steppe s’étend des contreforts de la Cordillère aux côtes atlantiques, du détroit de Magellan au Rio Colorado, presque au centre de l’Argentine. Un peu plus de 500.000 kilomètres carrés d’un désert sablonneux fait de plaines, de plateaux, de collines et de canyons peu profonds, balayés par les vents et recouverts à perte de vue d’un tapis de buissons et d’arbustes ronds. Un néant humain aussi grand que la France.

Entre El Calafate et Esquel, mille kilomètres plus au nord, la célèbre ruta 40, qui longe les Andes de l’extrême sud de la Patagonie à la frontière bolivienne, s’enfonce dans ce « no man’s land ». De temps en temps, apparaissent sur le bord de la piste des entrées d’estancia, ces ranches à l’argentine qui peuvent s’étendre sur des milliers d’hectares. La plupart sont « ouvertes au tourisme », mais la région est bien moins fréquentée que les destinations phares de la Patagonie. Pour preuve, la Cueva de las Manos, grotte classée au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco pour ses peintures rupestres datant de presque 10.000 ans, ne reçoit que quelques centaines de visiteurs par jour en pleine saison. Le site est isolé et nécessite un détour. Le village le plus proche, Bajo Caracoles, quelques maisons, un bar et la seule pompe à essence du secteur, est à cinquante kilomètres.

Après deux jours de voyage, c’est à Esquel que l’on retrouve la ville. C’est aussi là que l’on quitte, pour un temps, la steppe désertique. En quelques kilomètres, le paysage change radicalement. Esquel se situe aux portes d’un étonnant parc national, celui de Los alerces, qui abrite une forêt humide presque totalement vierge. Cette forêt, dite valdivienne, est à ce point protégée qu’elle n’est accessible aux touristes qu’en bateau, par le biais d’excursions strictement encadrées. Une fois débarqué au cœur du site, interdit de manger ni de quitter l’unique sentier.

Princes de ces forêts, les alerces, des arbres géants tout droit dressés vers le ciel, sont l’attraction majeure. Le circuit touristique s’achève d’ailleurs sous un spécimen impressionnant : 2.600 ans d’âge, cinquante-sept mètres de haut et deux mètres vingt de diamètre. Mais il paraît qu’ailleurs dans la forêt, dans des zones réservées à la recherche scientifique, certains dépassent les 5.000 ans.

Moins exotique, mais pourtant beaucoup plus fréquentée, Bariloche, trois cents kilomètres plus au nord, constitue un standard du tourisme national pour les Argentins. La ville, bâtie au bord du lac Nahuel Huapi, compte les plus grandes discothèques du pays, où viennent se défouler chaque année les étudiants fraîchement reçus. La région est aussi l’un des hauts lieux de villégiature des classes aisées, avec ses stations de ski réputées et ses hôtels de luxe, dont le fameux Llao-Llao, le plus beau d’Argentine, paraît-il.

Ici, malheureusement, le tourisme commence à devenir une industrie, même si Bariloche est encore loin de rivaliser avec certaines stations balnéaires européennes ou américaines. Déjà, le centre-ville a des airs de parc d’attraction et de supermarché à ciel ouvert. Le fonds de commerce de la région, c’est son image de « petite Suisse des Andes ». La neige, les sapins, les chalets en rondins de bois et le chocolat, dont Bariloche est la capitale nationale, ont pour les Argentins un goût d’ailleurs. Les alentours réservent pourtant de jolies découvertes, dont la forêt des arrayanes, ces arbres à l’écorce cannelle, presque orange, dont il ne demeure que quelques spécimens dans le monde.

Les Européens, eux, boudent la destination et privilégient, dans leur périple patagon, une autre étape, incontournable : la péninsule Valdés, sur la côte atlantique. Excroissance de terre reliée au continent par un isthme, elle abrite une réserve naturelle mondialement connue pour la richesse de sa faune marine. Des colonies entières de phoques, dauphins, lions et éléphants de mer peuplent la côte. Mais surtout, des centaines de baleines franches viennent y mettre bas et élever leur progéniture entre juin et décembre. Une aubaine pour les agences de tourisme qui, toutes, proposent des circuits en mer pour approcher les cétacés.

Mais il y a peut-être plus émouvant encore, à deux cents kilomètres au sud de la péninsule : Punta Tombo, la plus grande colonie continentale de pingouins Magellan au monde. Au plus fort de la saison, en été, ils sont près d’un million. Le visiteur chemine parmi eux, s’amuse de leur démarche maladroite et, ébahi, découvre que ces petites créatures, que l’on s’imagine – à tort – tout droit venues de la banquise, creusent ici des terriers et s’abritent à l’ombre des arbustes.

Ainsi est la Patagonie. Terre de contrastes, déroutante, désarmante, imprévisible. Terre sans limites où l’homme reprend son souffle et la nature ses droits. Terre souvent rude, aussi. Mais c’est, disent ceux qui l’habitent, le prix de la liberté.

Christophe Plotard

RECHERCHE