Exploits

Insatiables aventuriers

Avril 2005

Peyron, Fossett, Mac Arthur, Fontenoy… Et dans leur sillage, une foule de baroudeurs plus ou moins anonymes. Pas de doute, l’aventure passionne toujours.

Elle était équipée pour cent cinquante jours de mer. Il lui en aura fallu moitié moins. Maud Fontenoy, 26 ans, est devenue, la veille de Pâques, la première femme à réussir la traversée du Pacifique à la rame. Une performance de plus en cet hiver 2005 décidemment riche en exploits.

D’où il est, Jules Verne doit n’en plus finir de se réjouir. Pour fêter les cent ans de sa mort, Bruno Peyron et son équipage lui ont, eux aussi, offert un joli cadeau, grandeur nature. Un nouveau record absolu du tour du monde à la voile, en un peu plus de cinquante jours et seize heures. Ils sont arrivés, certes, avec huit journées d’avance sur la date anniversaire exacte, le 24 mars. Mais ce sont aussi huit jours de moins que la précédente marque, établie onze mois auparavant par Steve Fossett.

Le milliardaire américain aux soixante printemps et aux cent exploits leur a d’ailleurs rendu hommage, tout en se déclarant « triste de voir son record battu au bout d’un an seulement ». Mais Fossett a de quoi se consoler. Deux semaines plus tôt, lui accomplissait une autre prouesse : un tour de la terre en avion, en solitaire et sans escale, en un peu plus de soixante-sept heures. De quoi faire frissonner d’admiration l’auteur du Tour du monde en quatre-vingts jours.

Jusqu’où vont-ils donc aller, ces stakhanovistes de l’exploit ? Toujours plus loin, toujours plus vite : la liste des records à battre et des premières à réaliser est en fait aussi longue qu’est débordante l’imagination de ces aventuriers des temps modernes.

Sur l’eau et dans les airs, en particulier, les défis s’enchaînent à toute allure. Le 7 février, Ellen Mac Arthur établissait le nouveau meilleur temps du tour du monde à la voile en solitaire, en un peu plus de soixante et onze jours. L’an dernier, c’est Jean Luc Van Den Heede qui devenait recordman du Global Challenge, l’autre tour du monde, celui d’Est en Ouest, que l’on dit « à l’envers ». Cent vingt deux jours de navigation contre les vents et les courants. On se souvient aussi de la formidable bataille que se sont livrés, entre 1996 et 1999, une poignée de « fous volants » pour la réalisation du premier tour de la terre en ballon. C’était finalement Bertrand Piccard qui l’avait emporté. Aujourd’hui, le Suisse, fils et petit-fils d’explorateurs et inventeurs, prépare un nouveau tour de la planète, encore un, en avion solaire cette fois.

Ces aventuriers-là sont de véritables spécialistes du défi tout autant que des pionniers de la technologie. Ils pilotent en effet des petits bijoux de technique, ultra-performants mais aussi extrêmement chers. Un million et demi de dollars pour GlobalFlyer, l’avion de Steve Fossett ; sans doute trois ou quatre fois plus pour Orange II, le maxi-catamaran de Bruno Peyron, pour lequel le secret est bien gardé. A ce prix là, il faut être un passionné richissime ou un professionnel reconnu et sponsorisé. Ils ne sont que quelques dizaines, peut être quelques centaines, à faire partie du club.

Faut-il donc tant d’argent pour s’en aller à l’aventure ? Didier Jéhanno, fondateur et président d’Aventure du bout du monde (ABM), une association pour globe-trotters désireux de voyager hors des sentiers battus, semble un peu agacé. « Je suis sceptique quand je vois ces budgets énormes. Il serait plus intéressant de parler des anonymes qui partent avec peu de moyens. »

Une chose est sûre, financer un périple devient de plus en plus compliqué. Dans les années 1980, l’aventure était à la mode dans les médias. Des émissions entières y étaient consacrées. Pour faire parler d’eux, certains étaient prêts à tous les défis, y compris les plus idiots. Ils arrivaient presque toujours à obtenir le soutien d’entreprises qui voyaient là l’occasion de se faire de la publicité. « Vous proposiez de faire l’Everest en tongs, vous obteniez deux millions de francs », résume ironiquement Yannick Valençant, responsable de la communication du groupe Lafuma, spécialisé dans le matériel de montagne.

Aujourd’hui, les choses ont bien changé. D’abord, le soufflet médiatique est retombé. Ensuite, les défis extrêmes n’ont plus la côte auprès des sponsors. « Ce n’est plus très moderne, continue Yannick Valençant. L’urgence est ailleurs. Les budgets ont été réaffectés à des projets humanitaires, culturels ou environnementaux. »

Pour obtenir des fonds, les adeptes des challenges ont donc du s’adapter et proposer des voyages alliant engagement physique et aide au développement. « C’est un peu ridicule, estime Cléo Poussier, chargée des projets aventure à la Guilde européenne du raid. On a l’impression qu’il faut désormais se justifier pour pouvoir partir. »

Reste, enfin, que tout ou presque aurait été fait en matière de défi sportif. « Cette notion est un peu galvaudée, considère Didier Jéhanno. Aujourd’hui, les exploits n’ont plus rien d’exceptionnel. Grâce au téléphone satellite, même une personne perdue sur la banquise peut faire venir un hélico pour la chercher. Les voyageurs d’il y a vingt ans ont montré la voie, ont fait connaître de nouveaux pays. Mais désormais, à part sous les océans et dans l’espace, il ne reste pas grand-chose à découvrir. »

Patrick Edel, président de la Guilde, réfute, lui, catégoriquement cette analyse. Effectivement, reconnaît-il, « les facilités de communications et de transport ont amené à un élargissement de la pratique de l’aventure. Il y a une explosion d’initiatives, en particulier chez les jeunes. Mais au final, il y a quand même peu de gens qui y arrivent. » Et puis, il ne voit aucun mal à ce que certains veuillent réitérer des expéditions déjà accomplies. « On peut redécouvrir des coins, soit avec des techniques nouvelles, soit parce que l’endroit a changé. »

Alors, moins héroïques, les expéditions du XXIe siècle ? Sans doute un peu. Mais il ne faudrait pas croire pour autant que les aventuriers de l’extrême ont disparu. Ils se disputent les dernières régions vierges du globe. Des zones presque impénétrables, soumises à des conditions naturelles redoutables.

Karine Meuzard et Christian Clot en ont d’ailleurs fait l’expérience en pleine Cordillera Darwin. Située en Terre de Feu chilienne, elle constitue l’ultime système non exploré et non cartographié des Andes. En janvier 2004, leur tentative de ralliement du point culminant, le mont Shipton, a échoué. « Ces montagnes extrêmement torturées, dépeint Christian Clot, sont le premier rempart des vents qui montent d’Antarctique et le lieu de rencontre des océans Atlantique et Pacifique. Cela crée des tourbillons énormes, qui finalement concentrent tout le mauvais temps. »

Après trois semaines coincés sous une tente par la neige, le brouillard et un vent tempétueux, ils ont du rebrousser chemin. « On avait dit aux pêcheurs qui nous ont emmenés de venir nous rechercher un mois plus tard, poursuit Christian. Ils étaient les seules personnes au monde à savoir où nous nous trouvions. »

L’expédition n’a malgré tout pas été inutile. Elle a notamment servi à baliser un chemin permettant de pénétrer au cœur de la cordillère. « Quand on arrive dans les fjords, décrit Karine Meuzard, on est entouré de falaises. Le seul accès, c’est la forêt primaire, qui n’a jamais été touchée par l’homme. A l’intérieur, c’est infernal. On évolue sur un sol très instable, plein de marécages. On a mis six jours pour faire six kilomètres. Il y a des expéditions qui, simplement, n’ont jamais pu franchir ce cordon.

Cette connaissance du terrain devrait, à l’avenir, leur faciliter la tâche. Car les deux baroudeurs préparent déjà une nouvelle tentative, pour mars-avril 2006. Ainsi va l’aventurier. A peine rentré au pays, il attend déjà le prochain départ. Juste le temps de publier quelques ouvrages et de monter un film, histoire de rassembler des fonds.

Sylvain Tesson fait partie de ces explorateurs-là, qui ont choisi de vivre, souvent assez mal, de leurs expéditions. En décembre 2003, il a achevé à Calcutta, en Inde, une odyssée solitaire de six mille kilomètres à pied, à cheval et à vélo. Parti sept mois auparavant des ruines d’un goulag, en Iakoutie (Russie), il a suivi le chemin qu’aurait emprunté en 1941 Slavomir Rawicz, évadé d’un camp soviétique, à travers la taïga sibérienne, les plaines mongoles, le désert de Gobi, les hauts plateaux tibétains, l'Himalaya, le Sikkim et enfin le Bengale.

Mais Tesson, lui aussi, est infatigable. L’aventure, il l’a dans les gènes. Après un peu plus d’un an en France, le voilà reparti, début mars, avec quatre compagnons d’échappée, pour un tour du lac Baïkal en side-cars des années 1930.

Peut-être croisera-t-il sur sa route Philippe Sauve et son canoë qui, fin avril, sur ce même lac, entameront un long tête à tête de cinq mois au fil de l’eau. L’écrivain-voyageur, originaire de Toulon, a décidé de réaliser la descente du fleuve Lena, jusqu’à son embouchure dans l’Océan Arctique, quatre mille cinq cents kilomètres plus au Nord. Une première, lui a-t-on dit.

Mais Philippe Sauve ne cherche pas forcément la gloire. Il voyage pour faire naître l’inspiration et se retrouver face à lui-même. Au point de refuser tout suivi à distance par une équipe d’assistance. Il ne donnera des nouvelles que deux fois, lors de ses passages dans les grandes villes.

Evidemment, il ne part pas sans appréhension. « Il y a d’abord les ours, raconte-t-il. J’en ai toujours eu une phobie. Je vais essayer d’avoir une arme pour me protéger. Ensuite, il y a la peur d’avoir des gros coups de blues. Je peux garder le moral pendant un mois, mais il suffit d’un petit détail pour déclencher une grosse déprime, susceptible de me faire arrêter l’expédition ou de me mettre en danger. » Enfin, la question du froid. « En Sibérie, vous pouvez avoir une journée ensoleillée, puis un coup de gel dans la nuit et c’est le début de l’hiver. Deux jours après, le fleuve est complètement pris. »

Incroyable paradoxe. Tandis que Philippe Sauve redoute l’arrivée des glaces, un autre solitaire se prépare à endurer les chaleurs du Sahara. Régis Belleville part en octobre prochain pour une méharée inimaginable de six mille kilomètres le long du vingtième parallèle nord, de la mer Rouge à l’Atlantique. Sans doute la plus dure traversée jamais réalisée dans ce désert. Jusqu’à mille kilomètres séparent certains points d’eau.

« Evidemment, prévient-il, le plus gros risque, ça va être la déshydratation. Avec elle, on perd certaines notions. On a l’impression de se sentir bien et on ne se rend pas compte qu’on dépasse les limites de son corps. On peut finir par faire un infarctus. »

Durant sept mois, Régis Belleville va évoluer loin des puits, mais aussi loin des villages, des pistes et des hommes. La grande solitude. Et pourtant, il n’est pas à l’abri d’une mauvaise rencontre. « Le vingtième parallèle constitue une zone de non-droit, explique-t-il. C’est une région de trafics et de banditisme. Tout le monde est armé et je peux très bien me faire attaquer. Ca m’oblige à être extrêmement discret, à ressembler le plus possible à un nomade local. »

L’aventure est ainsi. Parfois dangereuse, souvent inconfortable, toujours éprouvante. Mais ceux qui la pratiquent n’ont rien de fous ni de surhommes. Ce sont des passionnés qui rêvent, comme bien d’autres, de liberté et de mystère. L’unique différence, c’est qu’eux osent franchir le pas. Question d’envie, d’imagination et, bien sûr, de courage.

Christophe Plotard

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