Futur

L'ère du tout numérique

Valeurs actuelles | 5 mai 2006

Demain, l'électronique sera omniprésente dans tous les aspects de notre vie quotidienne. Enquête sur un futur qui s'approche à grands pas... Pour le meilleur et pour le pire ?

C'est un matin d'été. Vous êtes lentement réveillé par le chant des cigales. Dans la chambre, flotte une odeur de pin maritime, doux parfum de vacances. Depuis le lit, vous apercevez la mer, à quelques encablures. Le ciel est bleu, le soleil brille. Une bonne journée de plage en perspective...

C'est finalement la voix de votre assistante virtuelle de réveil qui vous ramène à la réalité. Maigre consolation : ce matin, elle vous a laissé dormir une demi-heure de plus que d'habitude, car le trafic est fluide. Sur le papier peint électronique de votre chambre, le paysage qui vous a réveillé, pris en photo le week-end précédent dans le Var, disparaît progressivement et avec elle l'odeur de pinède répandue par des diffuseurs.

Des milliards d'objets "communicants"

Vous sortez du lit et rejoignez la cuisine. Un café bien noir est déjà prêt. Preuve que les capteurs sensoriels, dont votre appartement est truffé, ont parfaitement analysé, à votre démarche lourde et à vos yeux encore mi-clos, les signes évidents d'une grosse fatigue. Incroyable technologie...

Nous sommes autour de 2015 ou peut-être 2020. Vous doutez de ce scénario futuriste ? Il décrit pourtant, grosso modo, ce que sera le monde numérique de demain, si l'on en croit les spécialistes en nouvelles technologies. Finie la simple connexion Internet, place à "l’intelligence ambiante", au "réseau pervasif", à "l'ordinateur évanescent", à "l'informatique diffuse". Bientôt, des milliards d'objets seront capables de communiquer entre eux et d'interagir "intelligemment" avec l'être humain, en tout lieu et à tout moment. Pour le meilleur et pour le pire.

Le mouvement, en réalité, est déjà enclenché depuis longtemps. L'électronique, désormais, est capable de s'incruster partout et de rendre "intelligents" les objets qui nous entourent. Reliés entre eux par des réseaux de communication, ils s'échangent en permanence des informations, hors de toute intervention humaine. C'est ce que les spécialistes appellent le « Machine to machine » (M2M).

Mais tout est loin d'être aussi simple. L'un des problèmes majeurs qui risque de se poser à l'avenir concerne justement la gestion des flux d'informations. «D'ici à 2010, selon ABI Research, le nombre d'objets communicants dans le monde devrait atteindre cent milliards », écrivent les auteurs du livre blanc consacré aux enjeux et perspectives du M2M, publié en mars par France Télécom, Syntec Informatique et la Fondation Internet nouvelle génération (Fing).« De fait, le nombre d'interactions de machine à machine dépassera très rapidement celui des échanges entre humains via les réseaux, ou entre machines et humains. »

Faut-il, alors, craindre une implosion du système ? « Non, affirme sans hésitation Rafi Haladjian, pionnier de l'informatique en France et fondateur de plusieurs start-up depuis plus de vingt ans. Au moment où un problème se pose sur une technologie employée par des millions ou des milliards de personnes, il y a un enjeu économique à résoudre ce problème. »

Lui n'en doute donc pas, les progrès de l'intelligence ambiante sont inéluctables. « Dans dix ans, assure-t-il, vous pourrez vous connecter partout, tout le temps, avec n'importe quoi et pour pas cher. Cela ne veut pas dire que tous les objets seront devenus communicants, mais un nombre suffisant le sera pour que la connexion au réseau par le seul PC paraisse un anachronisme absurde. En 1994, j'ai dit la même chose de l'Internet, affirmant que ça allait devenir un disque dur mondial vers lequel il suffirait de tendre la main pour trouver ce que l'on cherche. A l'époque, les gens n'avaient même pas d'ordinateur chez eux. Pourtant, dix ans plus tard, Internet est effectivement rentré dans les mœurs et ça n'est même plus une nouveauté. »

Et après ? L'avènement d'un monde tout numérique signe-t-il la fin de l'histoire technique ? Sûrement pas. « Les problèmes résolus jusqu'à présent sont d'ordre mécanique : on ne peut pas se connecter du point A au point B, donc on tend un câble entre les deux. Mais faire en sorte que ce qui est transmis entre A et B ait du sens, soit pertinent pour le destinataire, c'est largement plus compliqué. » Les ingénieurs n'ont pas fini de plancher. En attendant, voici quelques exemples de ce qui nous attend dans un futur pas si lointain...

Christophe Plotard


Intelligence. L'invasion des puces

Grâce aux progrès de la recherche, elles seront partout demain. Toujours plus minuscules, plus autonomes, plus puissantes et moins chères.

C'est l'un des sigles technologiques à la mode. RFID, pour Radio Frequency IDentification. Un système de communication permettant à des puces en silicium, dotées d'une antenne microscopique, de fournir et recevoir de l'information via les ondes hertziennes, c'est-à-dire sans fil. La technologie existe depuis vingt ans, mais elle est en plein essor depuis quelques années seulement.

Les étiquettes RFID ont largement conquis la filière logistique. Elles servent à tracer les marchandises, à les compter, à démasquer les contrefaçons. Dans les bibliothèques, elles répertorient les livres. Dans les aéroports, elles offrent la possibilité de suivre les bagages ou de gérer, comme à Roissy-Charles-de-Gaulle, la flotte des taxis. Bientôt, elles permettront aussi d'éviter les attentes aux caisses des supermarchés. Les chariots détecteront automatiquement les produits achetés, proposeront aux clients un paiement et géreront les stocks du magasin. L'expérience a déjà été menée en 2003 par deux enseignes, en Allemagne et aux Etats-Unis.

Des capteurs pulvérisés en "spray"

Mais le RFID investit aussi le champ du vivant : à Paris, 95000 arbres en ont été équipés, facilitant le travail des jardiniers ; au Portugal, une loi impose que tous les chiens soient "tagués", d'ici à 2007, pour des raisons de santé publique. Dans l'élevage, le marquage du bétail permet d'identifier la provenance des viandes mises sur le marché.

Des chercheurs travaillent même sur ce qu'ils appellent les nuages de "poussière intelligente".Ils imaginent des capteurs électroniques capables de reconnaître l'environnement sur lequel on les projette. "Pulvérisés" en spray sur des cultures en serre, ces nuages de capteurs serviraient à enregistrer les variations de température, d'humidité et de luminosité, et commander la mise en route de l'arrosage. Répandus par avion ou hélicoptère sur les lieux d'une catastrophe, ils pourraient permettre de préparer une opération de secours ou de localiser des survivants.

Et les humains ? Pour l'instant, les puces RFID sont principalement utilisées afin de contrôler les accès : cartes d'abonné dans les transports, forfaits de ski mains libres, badge de sécurité dans les sites sensibles, etc. Mais l'implantation sous-cutanée est techniquement au point depuis longtemps. A Mexico, des policiers sont déjà équipés afin d'être rapidement localisés en cas de rapt. À Barcelone, c'est une boîte de nuit qui propose à ses clients un implant en guise de moyen de paiement.

Aux Etats-Unis, les autorités sanitaires autorisent depuis la fin 2004 l'implantation sous la peau de puces contenant les informations médicales du patient. C'est d'ailleurs dans le domaine de la santé que les recherches se concentrent pour l'instant. Des implants sous-cutanés permettront à terme de contrôler en temps réel les paramètres physiologiques de certains malades, d'ajuster au mieux les traitements, de prévenir les secours de l’imminence d'une crise cardiaque. Certaines puces seront même insérées dans les médicaments et sauront diagnostiquer, à l'intérieur de l'organisme, quelle quantité de principes actifs délivrer au malade.

Mais saura-t-on raison garder ? En Angleterre, le très controversé cybernéticien Kevin Warwick, qui fut le premier scientifique à se greffer une puce dans le corps en 1998, poursuit ses recherches sur l'interconnexion du système nerveux humain avec un ordinateur. En 2002, il a d'ailleurs réussi avec son épouse une expérience étonnante : la transmission, d'un système nerveux à l'autre, d'un message électrique grâce à des implants placés dans les nerfs de leurs bras gauches respectifs et reliés entre eux par informatique. Fort de ce succès, le célèbre professeur envisage désormais de s'insérer, d'ici à 2015, une puce au coeur même du cerveau. Et espère bien inaugurer l'ère de la télépathie assistée par ordinateur.

Christophe Plotard


Réseaux. Après Internet, place au pervasif

Rendre les objets "intelligents" est une chose. Il faut maintenant leur permettre de communiquer. En tout lieu et à tout moment.

Pour que le bel ensemble fonctionne et que des milliards de dispositifs électroniques puissent se reconnaître et se "parler" en s'affranchissant de toute frontière géographique, il faut qu'ils soient reliés entre eux au sein d'un réseau global. Un Internet géant, en quelque sorte, baptisé "réseau pervasif", accessible n'importe où et n'importe quand.

« L’enjeu, c'est que le moindre recoin, la moindre arrière-cour, le moindre millimètre carré de terre soit connecté », explique Rafi Haladjian. Lui qui s'est lancé dans le Minitel dès ses balbutiements, en 1983, puis a crée en 1994 le premier fournisseur d'accès à Internet français, a fondé il y a trois ans deux nouvelles start-up, Ozone et Violet. La première développe à Paris, Bruxelles et Rennes (et, à terme, dans une trentaine de villes européennes) un réseau Wifi de grande ampleur. La seconde invente et commercialise... des objets "intelligents". Malin.

Ozone installe en fait sur les toits des villes des antennes Wifi à moyenne portée et très haut débit, capables d'arroser des quartiers entiers. Qu'ils soient chez eux ou ailleurs dans la zone de couverture, à l'intérieur d'un bâtiment ou simplement dans la rue, les abonnés bénéficient du même service. Y compris, désormais, du téléphone. L'utilisateur peut, partout où il est connecté (et pas seulement à son domicile), passer ses coups de fil via le Web.

Finie, donc, la traditionnelle distinction entre fixe et mobile. Les premiers combinés mixtes Wifi-GSM commencent d'ailleurs à faire leur apparition. Une nouvelle étape en matière de convergence numérique.

C.P.


Vie quotidienne. Un environnement "ultrasensible"

Il suffira d'un geste, d'un mot, d'une attitude. Les espaces du futur sauront s'adapter en temps réel et intuitivement à nos besoins et à nos demandes.

« Aujourd'hui, on peut concevoir des espaces dans lesquels on incruste tous les systèmes de perception possibles, capables de détecter votre attention et vos intentions, affirme François Denieul, directeur et fondateur du Laboratoire espaces intelligents (Lei) de l'école d'architecture Paris-Val-de-Seine. Ces systèmes sont en état d'autonomie. Ils n'attendent pas forcément des instructions de notre part pour détecter ce qui se passe. Mais ils ne sont pas non plus hors de contrôle. L’intelligence ambiante cherche à nous débarrasser d'un certain nombre de routines et de tâches fastidieuses, pas à tout programmer. »

Les premières caméras de surveillance "intelligentes" font leur apparition dans certains lieux publics, afin de renforcer la sécurité. Elles sont capables de repérer les colis abandonnés ou de détecter les comportements suspects. Mais à l'avenir, elles vont aussi investir la sphère domestique. Elles sauront analyser nos expressions ou nos mouvements, reconnaître nos traits, suivre notre regard. Un jour, sans doute, déceler notre humeur en fonction de notre expression faciale ou notre attitude corporelle.

Mieux : la détection des gestes dans l'espace. Il y a quelques mois, des chercheurs japonais ont réussi ce qu'on pensait jusqu'alors réservé à Tom Cruise dans le film Minority Report : manipuler dans l'air des images virtuelles d'un simple mouvement de main. Un ensemble constitué d'une diode laser, de minuscules miroirs et d'un photodétecteur scanne en temps réel la position tridimensionnelle des doigts. Plus besoin de souris ni de clavier pour envoyer des instructions aux machines.

Reconnaissance vocale et faciale

Mais les caméras et autres détecteurs visuels forment un pan du dispositif. Ils seront couplés à une batterie complète de capteurs auxquels rien n'échappera. Les systèmes de reconnaissance vocale, notamment, vont connaître ces prochaines années de sérieuses avancées, permettant à terme l'analyse des intonations et des contenus d'une conversation. A l'avenir, lorsque vous raconterez à vos amis votre dernier voyage au Pérou, les flûtes de Pan résonneront dans la maison et vos photos défileront sur les murs. Sans aucune intervention humaine.

Il faut dire que les écrans aussi seront partout. Non pas les vieux tubes cathodiques ou les écrans plats que nous connaissons déjà. Mais des interfaces visuelles à base de Led (light emiting diods) et de nanotubes de carbone, qui permettront de fabriquer des écrans de quelques millimètres d'épaisseur, beaucoup moins chers, moins gourmands en énergie et surtout moins fragiles qu'actuellement. Ils seront pliables, découpables et "imprimables" sur n'importe quel support.

Les premiers ont déjà fait leur apparition, en 2005, sur des appareils photo, des téléphones portables ou des lecteurs MP3. Mais ils équiperont bientôt des vêtements, des voitures, des emballages de produits de consommation. Un jour, c'est sûr, le client d'un restaurant pourra utiliser sa table directement pour afficher son journal préféré ou joindre ses enfants par visioconférence.

C.P.


Corée du Sud. New Songdo City, ville du futur

Incheon, à trente-cinq kilomètres à l'ouest de Séoul, sur les bords de la mer Jaune. C'est ici que dans moins de dix ans, en 2014, devrait s'élever New Songdo City, vitrine du monde numérique de demain.

Créée sur 600 hectares de terrain remblayé, la métropole sera la première à intégrer au cœur même de ses infrastructures un système complet d'"intelligence" reposant sur un réseau de milliers de capteurs et d'ordinateurs disséminés aux quatre coins de la ville et connectés entre eux en permanence.

Chaque habitant disposera d'une "clé" RFID unique grâce à laquelle il accédera à son logement, empruntera les transports collectifs, paiera le stationnement, entrera au cinéma ou réglera, dans certains cas, ses achats. À tout moment et en tout lieu, chacun pourra également se connecter à Internet, soit via son propre équipement (appareil électronique, vêtement, etc.), soit auprès d'un ordinateur public en libre accès.

Les utilisateurs des poubelles publiques, eux, se verront récompenser s'ils respectent les règles du recyclage. Les sols des appartements seront truffés de capteurs de pression capables de détecter les chutes et d'avertir si besoin les secours. Plus étonnant encore : les chaussées pourraient être équipées de pavés lumineux diffusant toutes sortes de messages, de l'information administrative à l'annonce publicitaire. Coût du projet : 20 milliards de dollars.

C.P.


Entretien, Daniel Kaplan. "L'homme s'adapte toujours à la machine"

Délégué général de la Fondation Internet nouvelle génération (Fing), Daniel Kaplan évoque les enjeux éthiques et sociologiques de l'intelligence ambiante.

Demain le numérique sera partout. Ne s'expose-t-on pas à de graves dangers en matière de sécurité informatique ?

Le scénario d'une paralysie à l'échelle mondiale est très improbable, au moins dans un premier temps. Si des défaillances se produisent, elles resteront certainement circonscrites à un réseau d'objets et d'applications limité. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que ces systèmes se trouveront en prise directe avec le monde physique. Tout problème, y compris dans un périmètre d'action réduit, pourra avoir, par conséquent, des répercussions graves. En caricaturant : trois millions de PC infectés par un virus, c'est embêtant ; trente pacemakers infectés, c'est dramatique.

Ces systèmes électroniques ne risquent-ils pas de devenir incontrôlables ?

Non, car l'utilisateur ne veut pas seulement un plus grand confort et une plus grande sécurité. Il veut également maîtriser davantage les choses. Donc tout dispositif qui ne prendra pas cette dimension en compte n'aura aucun succès.

Il faudra que les industriels et les fournisseurs de services se posent ces questions : quel rôle confie-t-on au dispositif ? avec quel degré d'autonomie ? et comment permet-on facilement la reprise en main par un intervenant humain ? C'est autour de ces détails concrets que les gens prendront leurs décisions, et pas du tout à partir de grandes réflexions, par exemple sur la liberté.

Pourtant, beaucoup se plaignent déjà d'être fichés, surveillés...

Oui, ils le disent, puis passent à autre chose. Il y a en réalité une grande indifférence du public en la matière et il est peu probable que les décideurs publics et privés soient poussés à réfléchir aux limites du système par une demande sociale ou par une révolte des consommateurs. Nous apprendrons plutôt à jouer et à tricher avec les systèmes de surveillance et de communication.

Et le cauchemar d'un monde dominé par les machines ?

On en est très loin. Ce qui peut être plus vraisemblable, c'est une domination implicite de la logique des processus : on aura tellement bien réfléchi aux moyens d'optimiser les procédures grâce à la technologie que le système ne tolérera plus l'exception, et donc l'innovation.

On parle aussi de problèmes de santé et d'environnement...

Ces questions sont très complexes. Il y a le sujet des ondes sur lequel, publiquement, on ne sait malheureusement pas grand-chose. Il y a aussi une dimension énergétique qu'il ne faut pas négliger. Et il y a probablement une question de déchets. Donc il est impératif que les industriels prennent les devants et évoquent ces sujets de manière ouverte.

Finalement, sera-t-on encore capable, demain, de vivre sans assistance technologique ?

La question peut être posée aujourd'hui à propos du téléphone, de l'électricité ou de la voiture. On est déjà handicapé quand tout cela ne fonctionne pas, et l'intelligence ambiante ne produit pas de rupture. Ces dispositifs émergent d'un désir de maîtrise sur sa propre vie, mais non pas d'un mouvement d'asservissement. Ensuite, c'est vrai qu'ils nous deviennent indispensables.

Propos recueillis par Christophe Plotard

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