Bioéthique. Les travaux sur la révision de la loi ont déjà débuté.
Cellules souches : le débat relancé
Les dernières découvertes sur les cellules souches prouvent que la science et l’éthique peuvent faire bon ménage. Le débat parlementaire devra en tenir compte.
Marie-Thérèse Hermange a le sourire aux lèvres, ce 22 novembre au soir, alors que se vide la salle Clemenceau, dans les sous-sols du Sénat. Le colloque sur les cellules souches adultes qu’elle prépare depuis deux ans est un succès. La sénatrice UMP de Paris vient de conclure les discussions en soulignant la nécessité de porter « une parole de constat, d’information et de contestation ». « A plusieurs reprises ces dernières années, j’ai cherché à obtenir un bilan des recherches menées sur les cellules adultes, mais j’avais du mal à avoir une synthèse, expliquait-elle quelques jours plus tôt. Or, il est important pour nous, parlementaires, de savoir quelles sont les avancées dans des domaines autres que les recherches sur les cellules souches embryonnaires. »
Les débats ont largement tourné autour des cellules issues du sang de cordon ombilical. Elle sont utilisées avec succès depuis près de vingt ans, date de la première greffe mondiale réalisée à Paris, à l’hôpital Saint Louis, dans le service du professeur Eliane Gluckman. C’était en 1988, sur un patient américain atteint d’une maladie de la moelle osseuse mortelle à l’époque. Le recours au cordon ombilical de sa sœur avait permis de le sauver.
Le sang recueilli contient des cellules souches extrêmement jeunes, âgées de neuf mois seulement, peu spécialisées et donc capables de se transformer en un grand nombre de types de cellules du corps humain. Celles du sang, bien sûr, mais aussi celles d’une vingtaine d’autres tissus. En Europe, le laboratoire de Colin McGuckin et du Français Nicolas Forraz, rattaché à l’université de Newcastle (Royaume-Uni), est en pointe dans ce domaine. Il y a un an, les deux scientifiques s’étaient retrouvés sous les feux des projecteurs après avoir réussi à créer un foie miniature à partir de ces cellules souches ombilicales.
Pour soigner le maximum de malades et permettre aux chercheurs d’avancer vers d’autres applications thérapeutiques, il faut disposer de stocks de sang les plus larges possibles, et donc constituer des banques de conservation. C’est ce à quoi s’attellent un grand nombre de pays du monde. Et la France ? Elle est seulement à la seizième place, derrière la République tchèque, répètent tour à tour les intervenants du colloque.
Un peu plus de 6 000 unités de sang sont actuellement conservées sur le territoire français, alors qu’il faudrait 50 000 greffons pour couvrir les besoins, notamment en termes de diversité génétique. La France est donc obligée d’importer chaque année plusieurs dizaines d’unités depuis l’étranger. Il en coûte à chaque fois entre 15 000 et 25 000 euros. En outre, la loi française n’autorise pour l’instant la conservation d’unités de sang qu’au sein de banques publiques. A l’étranger, au contraire, des structures privées ou mixtes ont vu le jour et offrent aux parents qui le désirent la possibilité, payante, de congeler le sang de cordon de leurs enfants.
Un plan de développement a bien été mis en place par l’Agence de la Biomédecine, qui prévoit l’ouverture de deux nouveaux centres de conservation publics d’ici à la fin 2008, en complément des trois déjà existants. Mais il permettra de porter le nombre d’unités stockées à 10 000 d’ici trois ans. Encore insuffisant.
Comment expliquer ce retard ? « Les raisons sont complètement incompréhensibles, répond Eliane Gluckman. Il y a surtout un manque de volonté politique ». Marie-Thérèse Hermange enfonce le clou : « Même si ça n’est pas dit officiellement, l’ensemble des fléchages financiers sont faits en direction des recherches sur les cellules souches embryonnaires. » Ce constat est cependant difficile à vérifier tant l’opacité règne en la matière. Les crédits publics sont souvent accordés aux recherches sur les cellules souches dans leur ensemble, sans distinction entre celles qui utilisent des embryons et les autres. Il n’est pas rare non plus qu’une équipe bénéficiant d’une autorisation de recherche sur des embryons (33 projets sont actuellement en cours en France) travaille également sur des cellules souches adultes.
La question de la répartition des budgets est pourtant fondamentale. En clair, il s’agit de savoir si l’argent est attribué en priorité aux recherches qui avancent. Or, les propos tenus par Arnold Munnich, chef du service de génétique à l’Hôpital Necker, lors de l’audition publique organisée le 30 novembre à l’Assemblée nationale par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) et destinée à lancer le débat sur la révision de la loi de bioéthique, jettent un certain trouble.
Il s’en est notamment pris à la thérapie génique, dont le principe repose sur l’introduction de gènes au sein des cellules à traiter, et sur laquelle les chercheurs planchent depuis vingt ans. Selon lui, les progrès obtenus dans ce domaine seraient « minables », en dépit de sommes colossales investies. Or, poursuit-il, le risque existe de faire « les mêmes erreurs avec la recherche sur les cellules souches embryonnaires ». Certains chercheurs se plaignent que la loi de bioéthique actuellement en vigueur limite les progrès de cette recherche. Arnold Munnich affirme le contraire. « Il ne faut pas penser que le dispositif législatif actuel bride les scientifiques et que le libéraliser permettrait ipso facto d’obtenir des résultats thérapeutiques, répète-t-il. Les scientifiques ne sont pas sous le boisseau. »
Le texte actuel, promulgué en août 2004 après deux ans et demi de débats parlementaires, interdit par principe les recherches sur l’embryon, mais les autorise par dérogation « lorsqu'elles sont susceptibles de permettre des progrès thérapeutiques majeurs ». Le problème, c’est qu’aucune, pour l’instant, n’a produit de telles avancées. Du coup, un étonnant glissement sémantique est en train de s’opérer : les partisans des recherches sur l’embryon, qui ont longtemps espéré des avancées thérapeutiques, préfèrent insister aujourd’hui sur la recherche fondamentale. C’est le cas, par exemple, de Jean-Claude Ameisen, président du comité d’éthique de l’Inserm : « Il ne faut pas, dit-il, restreindre la recherche fondamentale car on ne peut pas savoir à l’avance ce qu’elle va permettre de découvrir ». Ou du député PS Alain Claeys, qui s’est fait une spécialité des questions de bioéthique au sein de l’OPECST : « La recherche fondamentale n’est pas un gros mot. »
Est-ce un simple hasard ? Ce changement de cap intervient au moment même où le Pr Shinya Yamanaka a publié, le 20 novembre, des résultats de recherche sur les cellules adultes potentiellement révolutionnaires. La découverte montre qu’il est possible d’obtenir des cellules souches dotées de capacités semblables à celles des cellules embryonnaires sans pour autant recourir à des embryons (lire notre encadré). Pour Claude Huriet, président de l’Institut Curie et membre du conseil d’administration de l’Agence de la biomédecine, il y a désormais dans le débat une donnée nouvelle, qu’il est impossible d’ignorer. Reste à savoir quelles conclusions en tireront les parlementaires. « L’apparition de cette voie innovante les incitera-t-elle à rétablir l’interdiction de recherche sur l’embryon ? s’interroge-t-il. Ou vont-ils, au contraire, étendre l’autorisation ? »
Les discussions préparatoires à la révision de la loi de bioéthique commencent tout juste, mais lui, qui fut sénateur et membre de l’OPESCT au côté d’Alain Claeys, ne peut s’empêcher de confier son « inquiétude » : « La bioéthique est en train de traverser une mauvaise passe ». Il redoute notamment la manière dont se dérouleront les futurs états généraux de la bioéthique, qui doivent se tenir début 2009 et constituer le point d’orgue du débat. « Je crains qu’ils ne soient instrumentalisés », dit-il.
Il faut dire que les scientifiques les plus impliqués dans les recherches sur l’embryon n’ont à l’évidence pas l’intention de renoncer à une demande pour laquelle ils militent depuis des années, à savoir l’autorisation du clonage thérapeutique. Une revendication reprise l’an dernier dans deux rapports publiés à quelques mois d’intervalle, l’un par Alain Claeys, l’autre par Pierre-Louis Fagniez, député UMP aujourd’hui conseiller auprès de la ministre de la Recherche, Valérie Pecresse.
C’est aussi ce que souhaitent les responsables du Leem, le principal organe de représentation des entreprises du médicament. Un rapport que leur a remis en février le cabinet de conseil Bionest Partners présente la loi de bioéthique de 2004 comme l’un des principaux freins à l’attractivité et la compétitivité de la France dans le domaine des thérapies cellulaires. Le Leem compte-t-il utiliser cette étude comme arme de lobbying ? « Ce n’est pas notre rôle en tant qu’industriel », répond Catherine Lassale, directrice des affaires scientifiques, pharmaceutiques et médicales. En revanche, les responsables du syndicat espèrent bien que les débats prévus dans le cadre des états généraux de la bioéthique convaincront les récalcitrants de faire évoluer la loi dans un sens permissif, notamment sur le clonage thérapeutique.
« Nous devons dire ce que le transfert nucléaire peut permettre de faire en recherche, poursuit Catherine Lassale, expliquer que cela va permettre à l’industrie pharmaceutique de trouver de nouveaux médicaments et demander si, par conséquent, la France veut être dans la course ou laisser faire l’Angleterre. » Mais en Angleterre, Ian Wilmut, le père de Dolly, la première brebis clonée, vient d’annoncer qu’il renonçait aux travaux sur le clonage pour se consacrer aux nouvelles voies de recherche ouvertes par le professeur Yamanaka...
Christophe Plotard
Découverte. Ces cellules qu'on reprogramme
L’avancée est décrite par une bonne partie de la communauté scientifique comme potentiellement révolutionnaire. Deux équipes de chercheurs, l’une japonaise, l’autre américaine, coordonnées par le Pr Yamanaka, viennent d’annoncer, le 20 puis le 30 novembre, avoir réussi à reconfigurer des cellules de peau humaine en cellules souches comparables à celles de l’embryon.
En clair, ils ont introduit dans ces cellules de peau dites différenciées, c’est-à-dire capables de ne former qu’un seul type de tissu, une série de quatre gènes très spécifiques, grâce auxquels ils ont obtenu des cellules souches pluripotentes, susceptibles de donner naissance à un très grand nombre de tissus du corps humain. A terme, cette avancée pourrait permettre de constituer des banques de cellules pluripotentes sans recourir à l’embryon.
Le plus stupéfiant, peut être, c’est que les scientifiques ont utilisé avec les cellules humaines le même protocole que celui employé, avec succès, chez la souris il y a un an. Pour Jean-Claude Ameisen, « cela montre l’intérêt de la recherche sur l’animal ». « Deux des gènes utilisés ont été connus grâce aux recherches sur les cellules souches embryonnaires de la souris », souligne également Michèle Martin, docteur au sein du service de génomique fonctionnelle du CEA d’Evry.
Il reste bien sûr beaucoup à faire pour transformer l’essai. Mais les chercheurs avancent à grande vitesse. Alors que le protocole ayant fait l’objet de publications à la fin novembre impliquait le recours à un oncogène et à un grand nombre de rétrovirus, source potentielle de cancers (chez la souris, des tumeurs sont apparues dans un cas sur cinq), de nouveaux résultats viennent d’être publiés début décembre, annonçant que le même résultat a été obtenu sans recours à l’oncogène. Et le 7 décembre, la revue Science rendait publique une nouvelle avancée, associant cette fois reprogrammation cellulaire et thérapie génique.
C.P.
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