Exploration

Les secrets de la Cordillera Darwin

Octobre 2006

Cette chaîne de montagnes n’est pas seulement l’une des dernières « zones blanches » de la planète. Les chercheurs y observent aussi d’étonnants phénomènes climatiques.

Christian Clot assure que c’est la dernière fois qu’il fait le voyage. « Le monde est vaste, d’autres lieux m’intéressent aussi », se justifie-t-il. Et puis, comme si en définitive il ne voulait pas s’interdire d’y retourner encore, il ajoute en souriant : « Enfin, on dit ça… ».

A 33 ans, l’explorateur d’origine suisse s’apprête à tenter la traversée de la partie centrale de la Cordillera Darwin, une chaîne montagneuse perdue en pleine Terre de Feu chilienne, à l’extrême sud de l’Amérique latine, et qui constitue l’une des dernières régions réputées inexplorées du globe. Une « zone blanche », dans le jargon des aventuriers.

Il a approché cet endroit pour la première fois en 2002, alors qu’il naviguait dans les canaux de Patagonie, accompagné de son amie exploratrice Karine Meuzard. En janvier 2004, ils réalisent ensemble une première entrée au cœur du massif, qui leur permet de baliser un chemin jusqu’au glacier principal. « Le seul accès à la Cordillera, c’est la forêt primaire, explique Karine Meuzard quelques mois plus tard. On évolue sur un sol très instable, plein de marécages. On a mis six jours pour faire six kilomètres, mais certaines équipes n’ont simplement jamais franchi ce cordon. »

Dès leur retour en France, les deux aventuriers décident de préparer une nouvelle expédition en vue de traverser, d’est en ouest, la cordillère. Une zone d’une centaine de kilomètres de large où personne n’a jamais posé le pied. Mais ils demandent aussi, cette fois, à des scientifiques de les accompagner car ils ont fait dans ces montagnes d’étonnantes observations. Les études réalisées en mars dernier, lors de la seconde mission, le confirment. « Nous avons d’abord constaté qu’en deux ans, les glaciers avaient énormément changé, raconte Christian Clot. Ils se sont comme écroulés. Il est possible que le réchauffement climatique conduise à les fragiliser, mais il ne peut pas expliquer un tel recul. Ca va trop vite. »

Résultat pour l’équipe d'explorateurs : des milliers de crevasses entravent la progression. Et presque chaque nuit, la neige vient recouvrir les cavités, transformant l'étendue de glace en véritable champ de mines où tout itinéraire est sans cesse à recréer. En tête de cordée, Christian Clot chute plus d’une cinquantaine de fois. « Avec Karine, se souvient-il, nous devions entamer la traversée après le départ des scientifiques, au bout de trois semaines. Mais la progression présentait de telles difficultés que chaque mètre qu’on faisait nous demandait des heures. En plus, il y avait énormément de précipitations, beaucoup d’avalanches, donc on était sur un terrain objectivement dangereux. On a décidé de repousser cette phase après l’hiver austral. »

Les conditions climatiques, hors du commun, sont sans doute ce qui intrigue le plus les chercheurs. Les météorologues considéraient déjà la région comme l’une des plus complexes au monde. Ces montagnes extrêmement torturées forment le premier rempart aux vents qui remontent d’Antarctique et le lieu de rencontre des océans Atlantique et Pacifique. Les masses d’air qui s’affrontent viennent buter sur les sommets dans un tourbillon permanent. Selon certaines hypothèses, une partie des courants renvoyés en altitude remonte même jusqu’en Europe et vient influencer le climat de notre continent.

Le plus gros problème, ce sont les vents. Ils dépassent fréquemment les 200 km/h, changent d’orientation en un instant et peuvent faire chuter la température ressentie de trente degrés. « Sans parler des williwoo, ajoute Christian Clot, qui arrivent quand tout est calme, comme un raz de marée. On en a notamment subi un sur l’eau. On voit soudain la mer s’hérisser et avant qu’on ait eu le temps de réagir, le bateau se retrouve couché. Ca dure quinze minutes puis ça s’arrête aussi vite. »

Mais il y a plus étonnant encore. En Cordillera Darwin, la pression atmosphérique, incroyablement basse (mesurée entre 915 et 938 hPa lors de la seconde expédition), varie à l’envers. En clair, une baisse du baromètre annonce là-bas le beau temps, une hausse, le mauvais temps, alors que, partout ailleurs dans le monde, s’observent des variations exactement opposées.

Aberrant ? A priori, le phénomène existe en mer. La surface des océans, on le sait depuis longtemps, possède un relief. Elle comporte notamment des creux invisibles, dans lesquels semblent aussi se produire ces inversions de pression.

« Sur terre, on n’a jamais entendu parler de ça, continue Christian Clot. Mais si ça se trouve, ce qu’on mesure sur le glacier n’existe plus une fois passée la crête. C’est ce que je vais voir ces prochaines semaines. »

Cette fois, Karine Meuzard, enceinte, ne l’accompagnera pas. Il part en solitaire, pour au moins deux mois et demi de traversée. Entre les détours dans les méandres des glaciers et les multiples trajets pour acheminer le matériel, il prévoit de parcourir environ mille kilomètres aller. Alors, seul au cœur des montagnes, peut-être découvrira-t-il cette Cité perdue dont parlent les légendes…

Christophe Plotard

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