Terrorisme. Ils sont venus la semaine dernière témoigner au procès Ramda

La parole aux victimes

Valeurs actuelles | 12 octobre 2007

Douze ans après les attentats de 1995, rares sont ceux qui, parmi les blessés, témoins ou proches des disparus, ont vraiment tourné la page. Témoignages.

La vieille femme, visage recouvert d’un voile noir, cherche la discrétion. Presque craintive, elle semble un peu dépassée par les événements. Halima, 71 ans, était dans la rame du RER B qui a explosé en gare de Saint-Michel le 25 juillet 1995. Elle rentrait d’une journée de travail ordinaire. Elle se souvient de la station dévastée, comme dans une scène de « guerre », de la tétanie qui la paralysait, du restaurant où avait été monté le poste de secours avancé, puis de l’interminable attente à l’hôpital. Mais elle n’avait jamais voulu témoigner publiquement au cours d’un procès. Jusqu’à la semaine dernière où, devant la cour d’assises spéciale de Paris, elle est venue pour la première fois à la barre.

« C’est extraordinaire qu’elle l’ait fait, se réjouit un homme, lui aussi partie civile, victime de l’attentat du 17 octobre 1995 dans le RER C, à la station Musée-d’Orsay. Vous savez, c’est très compliqué pour elle… » Halima est musulmane. Douze ans après les faits, elle continue de craindre non seulement les amalgames mais aussi le regard que pourrait porter une partie de sa communauté sur sa démarche. « J’ai peur », se contente-t-elle de répéter lorsqu’on l’interroge.

À l’audience, elle s’est adressée quelques secondes à Rachid Ramda en arabe. « Elle lui a dit qu’il était un mauvais musulman », assure l’homme qui se tient à ses côtés, ancien soldat de la guerre d’Algérie. Elle a surtout décrit, comme la plupart des vingt-quatre autres témoins, les difficultés qui continuent de perturber son quotidien. « J’ai oublié toute ma vie, raconte-t-elle en pleurs, même le jour où mon fils est né. Le 14 juillet, je ferme tout pour éviter d’entendre les feux d’artifice. À chaque fois que je passe à côté d’une voiture, j’ai peur qu’elle craque. »

Au fil des témoignages, la liste des séquelles physiques s’allonge : pertes de mémoire, brûlures, problèmes auditifs comme les acouphènes, conséquence de la perforation des tympans due au souffle de l’explosion…

Mais certaines victimes ont été plus meurtries encore. Josianne Loiseau était dans le wagon numéro six, celui qui a explosé à Saint-Michel. « Je devais me trouver à un ou deux mètres de la bombe, décrit-elle. J’ai été protégée par Mme Aupeix, qui est morte. Je suis une miraculée. » Victime de multiples fractures et d’une violente décharge électrique, elle a été hospitalisée pendant près d’un an et a dû suivre une longue rééducation. « J’avais des vertiges, mon corps ne trouvait pas sa position dans l’espace », explique-t-elle.

Aujourd’hui, cette secrétaire de 56 ans, depuis peu grand-mère, reste partiellement handicapée. « Je ne vis plus comme les autres. Je ne peux plus porter de robes ni de talons. J’ai perdu ma féminité. » Et puis, poursuit-elle en évoquant son petit-fils, « je ne serai pas comme toutes les mamies. Un enfant, ça court, et moi, je ne peux pas courir ».

Ce 25 juillet 1995, Gervaise Beau­visage était elle aussi sur le chemin de la bombe. Elle attendait sur le quai. Elle s’est retrouvée projetée contre le mur par la déflagration. Traumatisme crânien. Depuis, certains bruits lui sont devenus insupportables, comme le signal de fermeture des portes du RER. « Je me bouche les oreilles », explique-t-elle. Malgré tout, cette femme de 63 ans, qui travaille encore comme documentaliste adjointe, reprend régulièrement les transports en commun, en évitant au maximum la station Saint-Michel. « Il m’arrive, c’est très rare, d’y passer, mais je n’y vais jamais, dit-elle. Je ne me complais pas dans cette situation. Mais à chaque fois que je dois me rendre dans Paris, je me demande comment je vais faire. Il y a toujours cette angoisse. »

À Saint-Michel, huit personnes sont mortes et plus de cent cinquante ont été blessées. La souffrance intérieure, quant à elle, ne se voit pas de prime abord mais elle provoque des dégâts peut-être plus profonds encore, y compris chez les témoins et les proches des victimes. Certains ont fini par perdre leur emploi, incapables de reprendre une activité professionnelle normale ou victimes de la lassitude de leur employeur. D’autres, et parfois les mêmes, ont aussi dû affronter de douloureux bouleversements familiaux et affectifs.

Sayed Zaky, par exemple, tenait un restaurant avenue d’Italie, dans le XIIIe arrondissement, juste à côté de la station de métro Maison-Blanche. Le 6 octobre 1995, après l’explosion d’une bombe dans une poubelle, de l’autre côté de la rue, son établissement avait accueilli le poste de secours. Lui-même figurait parmi les 18 blessés. « Je suis resté en arrêt pendant deux ou trois ans, se souvient-il. J’ai fini par perdre mon affaire et j’ai failli perdre ma femme. Au dernier procès, j’ai amené mon fils pour qu’il voie la réalité en face. Depuis, il me comprend. »

Est-ce suffisant pour tourner la page ? Sayed dit s’en être sorti. Mais dans leur grande majorité, les victimes ont surtout appris à composer avec le souvenir du drame, malgré tout. « Cela fait douze ans qu’on essaie de vivre, et qu’on vit bien sûr, explique Annick Brocheriou, dont la fille Véronique figure parmi les huit morts de Saint-Michel. Nous avons deux filles, il en reste une. Mais un enfant n’en remplace pas un autre. » Puis elle reprend, quelques minutes plus tard : « On ne va pas dire qu’on va mal. On va mieux. » Comme pour appuyer les propos de sa mère, Dominique, son autre fille, assure être prête, désormais, à faire son deuil. Cette fois, annonce-t-elle, elle n’assistera pas aux cinq semaines du procès.

De toutes les victimes venues témoigner à la barre la semaine dernière, François Blanchet est sans doute l’un de ceux qui s’en est le mieux remis. Le 17 octobre 1995, il a pourtant bel et bien frôlé la mort. Il se trouvait dans la même voiture que la bombe qui a éventré une rame du RER C. Expulsé par la violence de la déflagration, il s’est retrouvé au milieu des rails, sur la voie opposée, incapable de se servir de ses jambes et souffrant de plusieurs brûlures aux deuxième et troisième degrés. Secouru par d’autres passagers, il a dû être amputé de plusieurs phalanges d’orteils et hospitalisé durant deux mois.

Aujourd’hui, il dit avoir repris une vie normale. « Il m’a fallu six ou sept ans pour pouvoir envisager les choses plus sereinement, confie-t-il. À une époque de ma vie, quand je rencontrais quelqu’un que je ne connaissais pas, la seule chose que j’avais envie de dire, c’était que j’avais été victime d’un attentat. Il y a des gens qui n’arrivent jamais à se sortir de cet état-là. »

Selon lui, sa chance a été de ne rien voir des autres blessés. « Je n’ai pas eu ce sentiment de culpabilité qu’ont pu avoir d’autres, poursuit-il. Les deux personnes qui m’ont porté secours, qui se trouvaient dans un wagon plus en arrière, ont vu le spectacle et je pense qu’elles ont été confrontées à des scènes horribles. Elles n’ont jamais repris les transports en commun, contrairement à moi. »

Il avait 22 ans à l’époque, l’âge où l’on peut encore tout construire et reconstruire. Mais apprendre à revi­vre normalement ne signifie pas oublier. En 2002 et 2003, lors des procès, en première instance puis en appel, de Boualem Bensaïd et Smaïn Aït Ali Belkacem, considérés comme les principaux responsables de la vague d’attentats de 1995 et condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité, il était déjà présent. À l’issue du procès de Rachid Ramda, et à condition qu’aucun appel ne soit formulé, le livre pourra-t-il définitivement se refermer ?

« Je ne crois pas qu’on puisse dire cela. D’ailleurs, je suis en train de me demander en ce moment : Bensaïd et Belkacem, quand est-ce qu’ils sortent ? Ils doivent être à la moitié de leur peine. Ce n’est pas une inquiétude, et je n’ai aucun esprit de vengeance. Mais le jour où ces gens vont sortir de prison… » Pour les victimes, même les mieux rétablies, la peine est bel et bien perpétuelle.

Christophe Plotard


Huit morts, plus de 230 blessés

25 juillet 1995, Explosion dans le RER B à la station Saint-Michel : 8 morts et plus de 150 blessés.

17 août, Une bombe fait 17 blessés à proximité de la place de l’Étoile.

26 août, Une bonbonne de gaz est retrouvée le long de la voie du TGV Paris-Lyon.

3 septembre, Explosion boulevard Richard-Lenoir (Paris XIe) : 4 blessés.

4 septembre, Une bombe est désamorcée place Charles-Vallin (Paris XVe).

7 septembre, Une voiture explose devant une école juive à Villeurbanne, en banlieue lyonnaise : 14 blessés.

29 septembre, Khaled Kelkal est tué par des gendarmes dans les environs de Lyon après trois semaines de traque. Ses empreintes figuraient sur l’engin qui devait toucher le TGV Lyon-Paris.

6 octobre, Explosion devant la station de métro Maison-Blanche (Paris XIIIe) : 18 blessés.

17 octobre, 30 personnes sont blessées dans l’attentat du RER C à la station Musée-d’Orsay.


Ramda. Le financier du GIA

Rachid Ramda avait 25 ans en 1995. Né en Algérie mais installé en Grande-Bretagne au début des années 1990, il est considéré comme le principal organisateur et le financier de la campagne d’attentats qui bouleversa la France durant près de trois mois cette même année. Selon l’accusation, il aurait été le « maître d’œuvre » d’une « centrale d’information » et d’une « structure de financement du GIA » (le Groupe islamique armé, qui avait revendiqué les attentats) et son « agent principal de propagande » en Europe, en contact direct avec Djamel Zitouni, l’"émir" du GIA.

Dès novembre 2005, la direction de la surveillance du territoire (DST) parvient à l’identifier. Il agit sous les pseudonymes d’Elyas et d’Abou Farès. Des écoutes, menées par Scotland Yard sur demande des autorités françaises, prouvent que Rachid Ramda est en contact téléphonique régulier avec Ali Touchent (tué en Algérie en 1997) et Boualem Bensaïd (condamné à perpétuité en 2003), qui coordonnent les attentats en France. Lors d’une perquisition à son domicile, la police britannique met la main sur plusieurs documents émanant du GIA, notamment le texte d’un ultimatum envoyé le 27 août 1995 à Jacques Chirac, lui demandant de se convertir à l’Islam. En outre, les empreintes de Ramda sont retrouvées sur un bordereau de virement de 5000 livres sterling (38 000 francs) envoyé à Bensaïd.

Pourtant, la France va devoir attendre dix ans pour obtenir son extradition. Au Royaume Uni, ses avocats prétendent que leur client risque un procès inéquitable de l’autre côté de la Manche. Le gouvernement de Tony Blair, quant à lui, cherche à se mettre à l’abri du terrorisme en évitant de fâcher les islamistes radicaux qui vivent sur le sol britannique. Cette position sera abandonnée après les attentats du 11-Septembre, mais la défense va utiliser pendant des années tous les recours pour retarder la décision. Le dernier est finalement levé en novembre 2005. Ramda est envoyé en France.

Dès février 2006, il comparaît devant le Tribunal correctionnel de Paris pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Il s’agit de juger sa participation à la préparation des attentats. Bien que clamant son innocence, il est condamné, en mars, à dix ans de réclusion, la peine maximale encourue, confirmée en appel en décembre 2006. Devant la Cour d’assises, il risque désormais une peine de perpétuité pour son implication directe dans les attaques terroristes. Verdict à la fin du mois.

C.P.

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